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Après les violences du 17 octobre, les explications se sont succédé : fracture sociale, perte d’autorité, sentiment de relégation, influence des réseaux sociaux. Aucune n’est totalement fausse. Aucune ne suffit vraiment. En relisant Le Loup et le Chien de La Fontaine à la lumière de la psychologie sociale, Marie-Victoire Chopin, avec le concours de Julia Peretti, propose aux lecteurs de Sans Doute une autre piste : celle d’une société où le consentement à la contrainte s’érode lorsque les promesses du futur perdent leur crédibilité. Car lorsqu’un nombre croissant d’individus cesse de croire que l’effort sera récompensé, que les règles sont justes ou que leur place les attend quelque part, c’est le cœur même du contrat social qui commence à vaciller.
La question leur paraît d’abord assez simple.
Je viens de leur lire Le Loup et le Chien (1). Ils sont jeunes, suffisamment en tout cas pour que le monde du travail soit encore davantage une promesse qu’une habitude, et je leur demande lequel des deux ils préféreraient être.
Le Loup, presque unanimement.
La réponse vient vite. Trop vite peut-être.
Ils aiment son indépendance, son refus de se soumettre, cette manière de repartir dès qu’il comprend que le confort du Chien possède une contrepartie. Le Chien les gêne davantage. Il est nourri, protégé, puissant, mais il dépend d’un maître. Quelqu’un décide parfois pour lui où il peut aller.
Puis nous parlons un peu.
Je leur demande ce qu’ils attendent de leur propre vie. Un logement agréable. La possibilité de voyager. Un métier intéressant. Du temps. Une certaine sécurité financière. Ne pas dépendre de leurs parents. Pouvoir choisir où vivre. Fonder peut-être une famille sans avoir à calculer chaque dépense.
À mesure que la conversation avance, le paradoxe devient difficile à éviter.
Ils veulent la liberté du Loup et, assez légitimement, une grande partie de la vie du Chien.
C’est peut-être à cet endroit que commence véritablement la fable de La Fontaine.
On la présente souvent comme une célébration de la liberté. Elle est plus inconfortable que cela. Le Loup n’est pas libre au sens où nous rêvons de l’être. Il est libre de son maître, mais prisonnier de la faim. Son horizon est ouvert et son existence entièrement occupée par la nécessité.
Le Chien a effectué l’arbitrage inverse. Il a échangé une part de son autonomie contre de la prévisibilité.
Nous faisons tous, sous des formes plus sophistiquées, quelque chose de semblable.
Une société n’est jamais seulement un ensemble de droits. Elle est une organisation du renoncement et des obligations. Nous acceptons de ne pas faire tout ce que nous pourrions faire, de céder une partie de nos revenus, de respecter la propriété d’autrui, de nous soumettre à des procédures, des horaires, des diplômes, des contrats et des décisions qui nous déplaisent parfois. En échange, nous attendons que cet ordre nous protège et nous permette de construire une existence relativement prévisible.
Ce que Rousseau appelait le contrat social possède ainsi une dimension psychologique que le droit ne suffit pas à décrire.
Il repose sur la confiance.
Nous acceptons une contrainte présente parce que nous croyons encore à quelque chose qui viendra plus tard.
C’est une opération mentale assez extraordinaire lorsqu’on y pense. Étudier aujourd’hui pour un métier qui viendra dans plusieurs années. Travailler pour une retraite située plusieurs décennies plus loin. Épargner plutôt que consommer. Accepter une position subalterne parce qu’une progression paraît possible. Respecter les règles d’un monde dont nous espérons qu’il nous fera un jour une place.
Les sociétés stables sont peut-être celles qui parviennent à rendre le futur suffisamment crédible pour modifier les comportements du présent.
La psychologie sociale permet de comprendre pourquoi cette opération est fragile. La Construal Level Theory décrit la manière dont la distance transforme nos représentations. Ce qui est proche de nous est concret, détaillé, quasiment physique. Ce qui s’éloigne dans le temps, dans l’espace, dans la hiérarchie sociale ou simplement dans l’ordre du probable devient plus abstrait.
Le loyer est concret.
La mobilité sociale est abstraite.
Le réveil à six heures est concret. La carrière est abstraite.
Le salaire du mois est concret. La retraite est abstraite.
L’humiliation ressentie aujourd’hui est concrète. La promesse que les efforts finiront par payer appartient déjà à un autre temps.
La confiance sert précisément à combler cette distance.
Tant que je crois au futur que l’on me propose, son abstraction n’empêche pas qu’il gouverne mes choix. Je peux attendre, différer, renoncer. Mais lorsque cette confiance s’abîme, le présent reprend tout son poids.
C’est peut-être sous cet angle qu’il faut regarder certaines violences qui traversent périodiquement la société française.
La tentation est grande de leur chercher une explication unique. La pauvreté. Le ressentiment. L’absence d’autorité. Les réseaux sociaux. La haine de la police. Le nihilisme. Chacune contient probablement un fragment de vérité et devient fausse lorsqu’elle prétend contenir toutes les autres.
Il faut surtout se garder de psychiatriser l’émeute. Une foule n’est pas un patient et la violence n’est pas un diagnostic.
Mais elle pose une question psychologique.
Qu’est-ce qui cesse d’opérer, à un moment donné, pour que des interdits ordinairement puissants perdent leur évidence ?
On dit parfois de ceux qui basculent dans la violence qu’ils n’ont « plus rien à perdre ». L’expression rassure presque, parce qu’elle installe l’émeutier suffisamment loin de nous. Elle en fait un être arrivé au terme du désespoir, débarrassé des calculs qui gouvernent les existences ordinaires.
La réalité est probablement beaucoup plus triviale.
Il n’est pas nécessaire de n’avoir plus rien à perdre.

Il suffit parfois de ne plus croire suffisamment à ce que l’on gagnera en attendant.
C’est une différence considérable.
Le respect des règles ne repose pas seulement sur la crainte du gendarme. Il suppose une certaine identification au monde que ces règles organisent. On ne vole pas uniquement parce que le vol est puni. On ne détruit pas le banc de son quartier, l’école de ses enfants ou la voiture de son voisin parce que ces objets appartiennent, d’une manière ou d’une autre, à un espace que l’on considère aussi comme le sien.
L’ordre le plus solide est celui qui n’a pas besoin d’apparaître continuellement comme un ordre.
La rupture commence lorsque le nous devient un ils.
Leur police. Leurs magasins. Leurs institutions. Leurs quartiers. Leur réussite.
À mesure que cette distance s’installe, la règle peut cesser d’être vécue comme une norme partagée et devenir une limite imposée de l’extérieur.
C’est peut-être l’un des ressorts les plus préoccupants de la violence collective : moins la disparition de toute morale que le rétrécissement du périmètre auquel elle s’applique.
Le groupe, lui, offre immédiatement une autre appartenance.
Il regarde, encourage, filme, imite. La responsabilité individuelle s’y redistribue et les normes peuvent momentanément s’inverser. Ce qui aurait paru absurde ou honteux quelques heures auparavant peut devenir courageux, drôle ou valorisant lorsqu’il est accompli devant les bonnes personnes.
Surtout, l’action produit immédiatement quelque chose.
Une existence moderne est remplie de causalités longues et incertaines. On travaille sans toujours voir ce que produit son travail. On étudie pour une position hypothétique. On envoie des candidatures auxquelles personne ne répond. On respecte des procédures dont on ne maîtrise ni le rythme ni l’issue.
La violence, elle, raccourcit brutalement la distance entre le geste et son effet.
On pousse, quelque chose tombe.
On frappe, quelque chose cède.
On avance, quelqu’un recule.
Ce pouvoir est dérisoire parce qu’il ne construit rien. Il peut pourtant être psychologiquement intense parce qu’il restaure, pendant quelques secondes, une expérience élémentaire : celle d’agir sur le monde et de le voir répondre.
Les réseaux sociaux ajoutent à cette expérience un public.
Ils ont surtout produit, en amont, un étrange raccourcissement des distances. Nous voyons désormais quotidiennement des existences auxquelles nous n’aurions autrefois jamais été confrontés. Les appartements, les voyages, les corps, les restaurants, les voitures et les carrières des autres apparaissent à quelques centimètres de nos yeux.
La richesse n’a jamais été aussi proche visuellement.
Elle peut rester socialement très lointaine.
C’est un paradoxe remarquable de notre époque : nous avons réduit la distance optique entre les classes sans nécessairement réduire leur distance vécue.
Il devient alors possible de connaître intimement les signes d’une vie à laquelle on ne croit pas pouvoir accéder.
La frustration naît moins de ce que l’on possède que de la distance entre ce que l’on voit, ce que l’on estime désirable et ce que l’on considère encore possible pour soi.
Cette question de la distance permet de revenir à la conversation avec les jeunes.
Car une autre chose apparaît lorsqu’on les interroge sur le travail.
Ils veulent réussir. Ils ne refusent ni l’effort ni l’ambition. Mais la vieille géographie de la réussite leur paraît moins évidente. Devenir chef, accumuler les responsabilités, consacrer davantage de temps à l’entreprise pour obtenir un titre et une rémunération supérieurs ne constitue plus nécessairement l’horizon naturel.
Le phénomène a reçu un nom un peu maladroit : conscious unbossing.
Il serait imprudent d’y voir une révolution générationnelle. Les générations sont moins homogènes que les études marketing aiment à le prétendre. Mais le déplacement est intéressant parce qu’il touche précisément au marché que propose le Chien.
Pendant longtemps, l’entreprise promettait davantage de statut en échange de davantage de contraintes.
Le marché paraissait suffisamment avantageux pour que des générations entières aient désiré monter.
Une partie des plus jeunes regarde aujourd’hui la proposition et refait le calcul.
Le salaire supplémentaire existe, mais les réunions aussi. Le titre existe, mais la disponibilité permanente aussi. Le prestige du poste est abstrait, tandis que les soirées interrompues, les conflits à arbitrer et les équipes dont il faut répondre sont immédiatement perceptibles.
Là encore, la distance psychologique travaille.
C’est peut-être le refus de considérer que le statut constitue, en lui-même, une compensation suffisante.
Le phénomène est sans commune mesure avec une émeute, mais les deux peuvent pourtant révéler, aux pôles opposés de la société, une même fragilisation : celle de l’échange par lequel les institutions obtiennent notre consentement à la contrainte.
Les uns peuvent avoir le sentiment que le monde auquel on leur demande de se conformer ne leur donnera jamais vraiment accès à ses récompenses.
Les autres peuvent avoir accès à certaines de ces récompenses et décider qu’elles ne les intéressent plus assez pour en payer le prix.
Dans les deux cas, la transaction doit être réexpliquée.
C’est peut-être cela que nos institutions ont du mal à comprendre.
L’autorité perd son crédit préalable.
Une école, une entreprise, une administration ou un État ne peuvent plus toujours se contenter de dire : faites-nous confiance, le bénéfice apparaîtra plus tard.
Encore faut-il que ce « plus tard » demeure imaginable.
Le contrat social est aussi un contrat avec le futur.
Lorsqu’une société ne parvient plus à rendre crédible la relation entre l’effort et la récompense, la contribution et la protection, la règle et la justice, elle ne produit pas mécaniquement de la violence. La plupart des individus continuent évidemment de respecter ses règles.
Mais quelque chose se détend dans le lien qui transforme la contrainte en consentement.
Et c’est ici que La Fontaine devient si précis.
Ce qui fait basculer le Loup n’est ni la faim ni la richesse du Chien.
C’est une marque.
Un peu de poil usé autour du cou.
Jusqu’à cet instant, le Chien lui a décrit tout ce qu’il pouvait gagner. Le Loup était presque convaincu. Puis il aperçoit ce que le récit avait laissé hors champ : le prix de la transaction.
Nos sociétés connaissent peut-être un moment comparable.
Nous continuons de promettre la sécurité, la carrière, la consommation, le statut et l’ascension. Mais une partie de ceux auxquels ces promesses sont adressées regarde désormais plus attentivement les conditions écrites en petits caractères.
Certains trouvent la récompense trop lointaine.
D’autres ne croient plus qu’elle leur soit destinée.
D’autres encore pourraient l’obtenir et découvrent qu’ils ne la désirent pas autant que leurs aînés.
La question est de savoir ce qui permet encore de consentir à une contrainte.
À la fin de notre discussion, je repose la question aux jeunes.
Le Loup ou le Chien ?
Cette fois, ils hésitent.
Et cette hésitation me paraît finalement plus intéressante que leur première réponse.
Parce qu’entre la faim du Loup et le collier du Chien se trouve probablement l’espace dans lequel toute société doit parvenir à construire quelque chose de fragile : assez de liberté pour que l’individu ne se sente pas captif, assez de sécurité pour qu’il puisse se projeter, et surtout assez de confiance pour qu’il accepte aujourd’hui une part de ce dont il ne verra le bénéfice que demain.
La Fontaine avait compris que le problème n’était pas seulement le collier.
C’était de savoir si ce que l’on obtient en échange vaut encore la peine de le porter.
(1) : Le Loup et le Chien
« Un Loup n’avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
À se défendre hardiment.
Sur son embonpoint, qu’il admire.
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin.
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
Sans parler de mainte caresse,
Qui le fait pleurer de tendresse. »
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose. – Mais encore ? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause. – Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ? – Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor«

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