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Le pari le plus fou du cinéma français en 2026 s’appelle « La bataille de Gaulle », 100 millions d’euros pour deux épisodes et plus de 5 heures de film. 3,6 millions d’entrées à ce jour au cumul, un excellent bouche-à-oreille après un démarrage compliqué et un public plus enthousiaste qu’une certaine critique. Mais Joëlle Alazard, présidente de l’Association des professeurs d’histoire-géographie, souhaite moins vous parler de cinéma que de la manière dont l’épopée de la France Libre et de la Résistance peut et doit résonner aujourd’hui grâce à ce film. Courez en salles si vous ne l’avez pas encore vu.
Le cinéma français n’en finit pas de revenir hanter le couple qu’il forme avec l’histoire nationale ; il fallait bien qu’un jour il s’attaquât de nouveau à sa figure la plus éminente, sinon la plus encombrante. Voici qu’Antonin Baudry – ancien diplomate, scénariste passé maître dans l’art de dire les coulisses du pouvoir sous le pseudonyme d’Abel Lanzac, déjà remarqué pour Le Chant du loup – s’attaque à son tour au Général, dans un diptyque ambitieux : L’Âge de fer et J’écris ton nom, où Simon Abkarian prête sa stature à Charles de Gaulle.On pouvait craindre la statue de plus, le bronze ajouté au bronze. Il n’en est rien, et la distribution y est pour beaucoup : autour d’Abkarian, magnifique de retenue, Benoît Magimel compose un Koenig crédible dans la guerre du désert, et Niels Schneider, sur lequel nous reviendrons, trouve peut-être avec Leclerc le plus beau rôle de sa jeune carrière.
Le pari du film, servi par un conseiller historique de premier plan – Julian Jackson, auteur d’une biographie de référence de De Gaulle parue en 2018 -, n’est pas hagiographique. Il choisit son terrain avec intelligence : les quatre années qui vont de la débâcle de juin 1940 à la Libération de l’été 1944, ce moment où de Gaulle n’est encore rien, ou si peu, sinon un général de brigade à titre temporaire, homme sans troupes ni mandat que Londres tolère plus qu’elle ne le soutient. De cette fragilité initiale, le film tire sa force dramatique ; quant à nous, spectateurs de 2026, nous y trouvons tous matière à réflexion.
L’art de la solitude
Il faut se souvenir de ce qu’était juin 1940 pour qui raisonnait alors en termes de rationalité militaire et institutionnelle. L’armistice n’était pas la lâcheté de quelques-uns. C’était, aux yeux du plus grand nombre, la sagesse d’un état-major vaincu, ratifiée le 10 juillet par une Assemblée nationale votant les pleins pouvoirs à une majorité écrasante. Dire non, en ces heures-là, ce n’était pas choisir un camp parmi d’autres. C’était rompre avec ce que la quasi-totalité du pays tenait alors, de bonne foi, pour la seule voie raisonnable.
De Gaulle le fait pourtant, le 18 juin depuis les studios de la BBC, devant un micro et sans savoir si quiconque, en France, l’entendrait vraiment. Le film a l’élégance de ne jamais transformer ce choix en évidence rétrospective, ce péché mignon de tant de récits historiques qui prêtent aux vainqueurs la certitude tranquille de ceux qui savaient déjà comment l’histoire tournerait. On y voit un homme qui doute, qui mesure l’ampleur de son isolement, qui n’a pour lui qu’une conviction dressée contre la quasi-totalité de l’appareil d’État français. La leçon la plus actuelle du film tient peut-être en cela : le courage politique ne consiste pas à incarner le consensus, mais à savoir s’en déprendre lorsque l’essentiel l’exige.
Le pouvoir se construit aussi par les mots… et parfois contre un rival
Le regard d’Antonin Baudry, ancien homme des cabinets ministériels et des ambassades, irrigue tout le film d’une conscience aiguë de ce que fut réellement la France Libre : moins des chars et des divisions (qu’elle n’avait guère), que des mots, des négociations, des rapports de force feutrés. Le micro de la BBC y vaut un état-major. Dans l’ombre des bureaux londoniens se noue ce que l’histoire diplomatique retient trop rarement dans sa dimension humaine : la difficulté de convaincre un Churchill fantasque et parfois excédé, la méfiance obstinée d’un Roosevelt qui préfère longtemps Vichy puis Giraud à cet officier encombrant.
Le second volet s’ouvre après l’assassinat de l’amiral Darlan – magistralement interprété par Mathieu Kassovitz – à Alger, le 24 décembre 1942 ; ralliement de dernière heure d’un homme de Vichy, supprimé au moment même où il s’apprêtait à devenir l’interlocuteur privilégié des Américains en Afrique du Nord. Le film fait la part belle au jeune résistant fusillé trois jours après son geste au terme d’un simulacre de procès dont les commanditaires réels restent, encore aujourd’hui, enveloppés d’ombre, Fernand Bonnier de La Chapelle[1]. Que cet acte ait, de fait, ouvert la voie au duel entre de Gaulle et Giraud ne dit rien de ce qu’il visait lui-même : le film a la prudence de ne pas transformer cette conséquence en dessein.
Ce duel, le film le donne à voir sans le grossir : le bras de fer impitoyable qui oppose à Alger, en 1943, de Gaulle à Giraud pour le contrôle de l’armée d’Afrique et la présidence du Comité français de la Libération nationale ; épisode décisif et pourtant réduit, d’ordinaire, à une phrase plus ou moins développée dans les manuels scolaires. La légitimité gaulliste ne s’est pas forgée seulement contre Vichy et par la conquête de Londres ; elle s’est aussi jouée dans cette lutte interne pour incarner, seul, la France qui se bat, dans cette volonté d’indépendance face aux Etats-Unis.
L’empire et le désert, d’Eboué à Leclerc
Le film restitue ce que le grand écran évoque souvent trop rapidement : le rôle décisif de l’Empire dans l’aventure gaulliste. Sans le ralliement du Tchad le 26 août 1940, puis de l’Afrique équatoriale française dans les semaines suivantes, ralliement que l’on doit à la figure pionnière de Félix Éboué, gouverneur du Tchad et premier haut fonctionnaire à se déclarer pour la France Libre, de Gaulle fût peut-être resté une voix sans territoire. On peut regretter que le film ne prononce jamais son nom : à vouloir éviter la surcharge de noms propres, on efface aussi certains hommes qui méritaient d’être cités pour leur courage et leur liberté d’esprit.
C’est de ce terreau africain que naît l’épopée de Philippe de Hauteclocque, dit Leclerc, à qui Niels Schneider prête une fougue contenue qui rend justice à l’homme réel, officier catholique et monarchiste que rien ne prédisposait au gaullisme, sinon le même refus viscéral de l’armistice. Le film le suit au Cameroun, qu’il rallie dès l’été 1940, puis dans le désert du Fezzan, où sa colonne, partie du Tchad, s’empare de l’oasis de Koufra en mars 1941 – preuve donnée aux Alliés comme aux Français eux-mêmes que la France Libre pouvait vaincre par ses seules forces d’Empire, loin de tout secours britannique direct. Le film rappelle aussi son rôle déterminant au lendemain du débarquement de Normandie, à la tête de sa division blindée, rongé par une impatience que le film restitue avec justesse, de même que sa capacité à ne pas entendre les directives d’Eisenhower : celle de libérer enfin Paris dont la population se soulève contre l’occupant.
Jean Moulin, l’architecte de l’ombre
Le film ne néglige pas non plus la question de savoir comment de Gaulle, homme de Londres et de l’Empire, parvint à s’imposer comme le chef légitime de la Résistance intérieure, avec laquelle il n’avait, dans les premières années, guère de lien organique. C’est l’enjeu de la mission confiée à Jean Moulin, préfet révoqué par Vichy, qui, à partir de la zone sud en janvier 1942 s’emploie à unifier des mouvements de résistance dispersés et rivaux – Combat, Libération, Franc-Tireur, entre autres.
De cette patience naît, le 27 mai 1943, le Conseil national de la Résistance, où siègent pour la première fois mouvements, partis et syndicats sous l’autorité du Général. Le film démontre avec finesse le rôle du CNR dans la légitimation de De Gaulle dans la France occupée, au moment précis où le duel avec Giraud se jouait à Alger. L’arrestation de Moulin à Caluire, le 21 juin 1943, et sa mort sous la torture referment cette parenthèse dans le sang.

L’homme sous le monument
Baudry ne se contente pas de la fresque géopolitique. Il prend le risque, plus périlleux, de montrer la chair sous le bronze : les colères de De Gaulle, ses doutes tus, sa raideur parfois cassante, et cette vie de famille tenue à l’écart des discours – son épouse Yvonne, présence discrète et pourtant essentielle, sa fille Anne, dont l’existence bouleverse en creux le personnage public.
Le film prend soin de ne pas réduire la Résistance au seul visage du Général : il consacre des épisodes d’une belle intensité aux lycéens qui distribuent des tracts au péril de leur vie et au rassemblement du 11 novembre 1940, aux soldats anonymes de la France libre, figures civiles des réseaux intérieurs composent, en contrepoint, une toile plus vaste, sans laquelle l’histoire resterait affaire de statuaire. Les grandes figures ne naissent pas géantes ; elles se façonnent dans l’épreuve et le doute quotidien.
Une France sous tutelle américaine ? Le fil le plus glissant
Le second volet tire aussi un fil plus délicat à manier : celui d’une Amérique rooseveltienne songeant, à la Libération, à administrer militairement la France, voire à en démembrer le territoire au profit d’un État tampon rebaptisé, à l’écran, « New Wallonia ». Une carte, que l’on voit à plusieurs reprises, prétend en donner la figure – la France coupée en deux, sa moitié orientale absorbée avec la Belgique, sa moitié occidentale placée sous l’AMGOT, ce gouvernement militaire allié pensé pour les territoires occupés.
Ici, un mot de prudence s’impose car les spécialistes de la période, sans nier cette option de Roosevelt, s’accordent à replacer ces projets dans leur juste mesure : l’hypothèse d’un État tampon, évoquée par l’exécutif américain en conversations informelles dès 1942, relevait bien davantage des pourparlers diplomatiques que d’un plan arrêté, et elle était déjà abandonnée au début de 1944. Quant à l’AMGOT, il ne fut jamais la solution officiellement retenue : les Américains lui préférèrent une administration civile de simple liaison, choix que conforta Eisenhower lui-même en constatant, sur le terrain, l’adhésion spontanée des populations à l’autorité gaullienne.
Ce que le film montre admirablement, en revanche, c’est comment de Gaulle sut retourner cette menace, même affaiblie, à son profit, s’en servant pour se poser en seul rempart face à un gouvernement d’occupation étranger. L’un des conseillers historiques du film, Géraud Létang, assume ce choix de montrer l’intention plutôt que sa réalisation concrète – parti pris dramaturgique qu’on gagnera à replacer dans ce débat plutôt qu’à prendre pour argent comptant[2].
Désobéir pour rester fidèle
Reste la question la plus vertigineuse, celle que le film pose sans jamais la trancher à notre place : quand la légalité elle-même a cessé d’être juste, où se situe le devoir ? Pétain incarnait alors la légalité la plus stricte, celle votée, celle obéie par l’immense majorité des Français. De Gaulle choisit l’illégalité pour sauver les valeurs de la République trahies par la légalité, et c’est ainsi qu’il forge et impose sa légitimité. Ce couple légalité-légitimité bien connu des historiennes et des historiens nous concerne, par-delà 1940, chaque fois que les institutions, en démocratie même, s’écartent de leurs propres fondements.
La revanche des salles obscures
Le succès commercial de ce diptyque mérite d’être versé au dossier. Les débuts furent modestes et les critiques s’autorisèrent dès la première semaine les pronostics les plus sombres. Rien ne laissait deviner ce qui allait suivre : semaine après semaine, porté par un bouche-à-oreille qu’aucune campagne publicitaire n’avait su déclencher seule, le public afflua, si bien que le distributeur avança la sortie du second volet pour ne pas rompre l’élan. Ce regain d’intérêt n’est sans doute pas étranger au climat d’une époque où reviennent, dans le débat public, les mots de résistance et de sacrifice. Le réalisateur a dit avoir voulu s’adresser d’abord aux plus jeunes, à ces adolescents qui se sentent souvent impuissants face aux grands événements du monde, comme le furent, en 1940, tant de Français ordinaires devant l’irruption de l’armée allemande dans leurs rues.
De l’écran à la mémoire vive
On se réjouira qu’un cinéaste ait pris le risque de ce diptyque exigeant, loin des sentiers battus du biopic complaisant, et que le public, après avoir hésité, lui ait donné raison. Le cinéma, lorsqu’il rencontre à ce point son public, accomplit une fonction que ni le manuel scolaire ni l’essai savant ne peuvent tout à fait remplir : il rend sensible ce que l’histoire, trop souvent, ne fait qu’énoncer. Il redonne chair au risque pris, voix au doute surmonté, il donne un visage à l’obstination — celle de Leclerc et des hommes de l’empire qui ont participé à son épopée, celle de Jean Moulin s’échinant à unifier la Résistance intérieure, tout en redonnant un visage aussi aux soldats sans nom, aux lycéens résistants qui accompagnèrent le Général sans jamais en porter le nom.
Je l’avoue sans façon : moi qui me rends chaque 11 novembre à l’Étoile avec mes élèves pour célébrer les lycéens et étudiants résistants de novembre 1940, j’ai mis plus de temps qu’eux, sans doute, à prendre le chemin de la salle pour ce diptyque ; je l’ai vu tard, quand le bouche-à-oreille était déjà devenu rumeur publique. Mais mieux vaut tard que jamais et je forme le vœu qu’un maximum d’enseignants et d’élèves prennent, à leur tour, ce même chemin, ne serait-ce que pour que chacun puisse s’approprier, dans les semaines et les mois qui viennent, ce que signifie la Résistance dans l’histoire de France.
(1) Signalons le livre remarquable que Bénédicte Vergez-Chaignon lui consacra en 2019 : Une juvénile fureur. Bonnier de la Chapelle, l’assassin de l’amiral Darlan, Paris, Perrin, 2019, 464 p.
(2) Pour approfondir en quelques minutes la réflexion sur cette question : https://www.france24.com/fr/france/20260715-états-unis-voulaient-occuper-démembrer-france-comme-le-dit-la-bataille-de-gaulle

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