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Le 23 juin 2026, Marc Bloch entrera au Panthéon, quatre-vingt-deux ans après son exécution par les nazis dans un champ de Saint-Didier-de-Formans. La cérémonie s’annonce solennelle, comme il convient à ceux qui ont tout donné ; mais qu’on se garde de croire qu’elle marquera le commencement de l’hommage : elle en sera l’aboutissement visible, la coupole lumineuse d’un édifice patiemment construit, pierre à pierre, depuis des mois, par des milliers de mains enseignantes et cherchantes. Découvrez ce texte magnifique de notre contributrice Joëlle Alazard, présidente de l’association des professeurs d’histoire-géographie.
Une panthéonisation déjà en marche
Il est des honneurs qui descendent du ciel des institutions ; celui-ci est aussi monté de la terre des classes. Avant que l’Élysée n’en fixât la date, avant que les discours officiels n’en eussent arrêté les formules, les lycées et les universités avaient déjà engagé le travail : lire Bloch, le discuter, le transmettre, le remettre en vie dans des salles où l’on doute, où l’on interroge, où l’on apprend à penser. Ce que nous faisons, nous, enseignants et chercheurs, c’est accompagner cet élan, l’amplifier, lui donner la résonance qu’il mérite, faire en sorte que la cérémonie du 23 juin soit la consécration d’un grand élan collectif et populaire.
Car la société civile, en ce printemps singulier, s’est choisie une boussole. Et elle a bien choisi.
Un homme, trois visages, une seule exigence
Si cette mobilisation est si profonde, si elle traverse les frontières des disciplines et des nations, c’est que Marc Bloch n’est pas seulement un grand nom sur les étagères de nos bibliothèques historiennes : il est une figure totalement inspirante, l’une de ces rares personnes en qui l’intelligence et le courage ont coïncidé sans reste.
Savant d’abord… et quel savant. Premier historien à entrer sous la coupole, il aura fallu tout son génie pour mériter cette solitude pionnière. Fondateur de la revue des Annales avec Lucien Febvre, il a brisé les cloisons entre les disciplines comme on ouvre des fenêtres, inventant une « histoire-problème » qui respirait enfin l’air du temps présent. Les Rois thaumaturges, La Société féodale : ces œuvres continuent d’irriguer la recherche mondiale avec la constance silencieuse des monuments historiographiques. Assurément, Marc Bloch demeure la figure tutélaire de toute une tribu de médiévistes, l’ancêtre qui apprit à ses descendants que comprendre le passé, c’est toujours, en secret, tenter de comprendre les vivants.
Combattant ensuite… deux fois, et jusqu’au bout. Engagé volontaire en 1914, décoré de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre, puis ré-engagé en 1939 à cinquante-trois ans, comme si sa connaissance intime de l’histoire lui avait rendu la retraite studieuse impossible, et le combat nécessaire. De la campagne de France et de la Débâcle de 1940, il tirera L’Étrange Défaite, ce réquisitoire lucide et douloureux qu’un homme écrit quand il sait que l’heure est grave et que se taire serait une lâcheté de plus.
Héros enfin… et le mot n’est pas de trop. Inquiété par les lois infâmes de Vichy, il aurait pu s’éloigner, comme d’autres partirent, vers des cieux plus cléments. Il renonça à une offre de poste à New York. Et choisit de rester dans cette France à l’heure allemande. Sous le nom de « Narbonne », il entra dans la clandestinité, nourrissant la Résistance de son intelligence et de son énergie, jusqu’à ce que la Gestapo le saisît. Torturé, il mourut en criant « Vive la France » ; et l’on voudrait que ces trois mots, que tant d’autres ont prononcés, sonnent puissamment dans sa bouche, parce qu’ils venaient d’un homme qui savait trop bien, lui, ce que la France avait coûté à ceux qui l’aimaient vraiment. Il nous laissait son Apologie pour l’histoire : testament éthique d’un métier, et peut-être d’une manière d’être au monde.
C’est ce destin en trois actes, le savant, le combattant et le résistant, qu’une magnifique bande dessinée, à paraître aux éditions Tallandier, va bientôt restituer dans toute sa force[1]. Que le roman graphique se saisisse enfin de Marc Bloch n’a rien d’une surprise : il y a dans sa vie une densité dramatique, une succession de ruptures et de choix qui appellent l’image autant que le texte, qui demandent qu’on les voie autant qu’on les lise. Nul doute que cet album saura toucher ceux que les grandes œuvres de l’historien n’ont pas encore atteints et qu’il ouvrira des portes là où les manuels, parfois, les tiennent closes.

Un hommage mondial
La grandeur de cet hommage tient à ce qu’il déborde largement nos frontières. À Lisbonne, à Rome, à Rio de Janeiro ou à São Paulo, où l’école des Annales a profondément marqué les consciences historiques, des colloques se tiennent ou se préparent[2]. À Berlin, le Centre Marc Bloch se mobilise tout entier, comme si la réconciliation franco-allemande trouvait en lui l’un de ses visages les plus nobles. Un colloque se déroulera également en Chine, où l’œuvre de l’historien continue d’être traduite et lue. Le réseau Abibac, en collaboration avec l’Association des Professeurs d’histoire-géographie, fait de Bloch un pont entre les mémoires européennes, là où d’autres construisent des murs. Ce n’est pas là un hasard : Marc Bloch siégeait au bureau de la SPHG, ancêtre de l‘APHG, cette association que Vichy s’empressa d’interdire en 1940, comme si museler les professeurs d’histoire était, pour un régime autoritaire, une nécessité d’urgence. Qu’elle soit aujourd’hui en première ligne pour honorer l’un des siens a, on le voit, quelque chose d’une revanche tranquille de l’histoire.
La mobilisation est tout aussi vive dans les grandes maisons du savoir français. Au lycée Louis-le-Grand, où le jeune Marc Bloch fit ses classes avant d’intégrer Ulm, un très bel hommage lui sera rendu le 26 mai ; il s’achèvera par le dévoilement d’une plaque à son nom sur les coursives du deuxième étage, là où les agrégatifs passent depuis 1998 leurs oraux d’histoire : manière émouvante de faire entrer le maître dans le quotidien de ceux qui, sans le savoir, marchent dans ses pas. À la Sorbonne, les étudiants du master Patrimoine de Paris I ont conçu une exposition temporaire qui témoigne, avec une belle exigence, de ce que la jeunesse universitaire peut faire quand on lui fait confiance. À l’École normale supérieure, une autre exposition a vu le jour ; comme si les lieux mêmes qui formèrent Bloch tenaient à lui rendre, par la voix de leurs héritiers, un hommage particulièrement intime. Et l’EHESS, cette maison que l’esprit des Annales n’a jamais vraiment quittée, consacre à Bloch un cycle de conférences qui rappelle, s’il en était besoin, que les grandes œuvres ne vieillissent pas : elles attendent simplement qu’on leur pose les bonnes questions.
Et puis il y a Suzette et Matis Bloch, sa petite-fille et son arrière-petit-fils, qui parcourent la France pour témoigner, pour faire sentir aux lycéens que l’histoire n’est pas une abstraction froide, mais une parole humaine transmise de génération en génération, vivante et vibrante comme une langue maternelle qu’on n’oublie pas.
Le 23 juin : non pas un terme, mais un seuil
Cette cérémonie que nous attendons avec émotion, nous ne la vivons pas comme une clôture, mais comme une promesse faite à ceux qui viennent.
Car le travail continue, et c’est là, peut-être, l’essentiel. Les fiches pédagogiques élaborées par l’APHG, les ressources déposées sur Éduscol, les rencontres à venir au Panthéon où se trouvera la très prometteuse exposition scientifique conçue par Yann Potin : autant de jalons d’un compagnonnage durable. À ces outils vient s’ajouter un compagnon inattendu : la bande dessinée Tallandier, dont l’APHG accompagnera la parution de fiches pédagogiques spécialement conçues pour la classe. Et pour que Marc Bloch voyage jusqu’aux élèves qui ne viendront pas d’eux-mêmes à lui, une exposition scolaire itinérante, conçue par l’APHG et maquettée par le Centre des monuments nationaux, ira à leur rencontre, dans les collèges et les lycées, dans ces salles ordinaires où se font les transmissions extraordinaires. Car ce sont parfois les chemins de traverse qui mènent le plus sûrement à destination : un album entre les mains d’un lycéen, un panneau d’exposition au fond d’un couloir, peuvent déclencher, mieux qu’un long cours, l’envie de comprendre pourquoi un homme de cinquante-trois ans a choisi de rester, de résister, et de mourir debout.
La panthéonisation de Marc Bloch ne sera pas une commémoration qui se referme sur elle-même, une belle gerbe déposée et sitôt oubliée. Marc Bloch sera un compagnon de route, revisité, réinterrogé, remis en chantier dans les classes, au fil des générations d’élèves qui apprendront avec lui que penser est un acte civique, et que la rigueur intellectuelle est une forme de résistance.
C’est ainsi que le Panthéon retrouve sa vocation profonde : non pas un musée des gloires pétrifiées, mais un temple laïc où la République vient se souvenir de ce qu’elle doit à ceux qui l’ont méritée. Redonner des couleurs à la République, voilà ce que nous faisons, en ce printemps, en portant vers la lumière cet homme qui aurait sans doute souri, avec cette ironie douce qui lui était propre, d’un tel honneur posthume.
Le 23 juin, Marc Bloch ne sera pas déposé dans un tombeau. Il sera confié à une communauté mondiale qui voit en lui, contre l’obscurantisme, contre les impostures, contre toutes les défaites de l’esprit, le rempart le plus vivant qui soit. Comme le disait Robert Badinter au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty, les enseignants sont les « combattants de la liberté ». En ce printemps 2026, ils le prouvent. Et ils ne s’arrêteront pas là.
[1] Suzette Bloch, Jean-David Morvan et Laurent Bidot, Marc Bloch. L’historien combattant, Tallandier, 2026.
[2] Rio de Janeiro : 4 mai 2026, Université fédérale de Rio de Janeiro, Consulat de France. Sao Paolo : 6, 7, 8 mai 2026, Université de Sao Paolo, CNRS, EHESS, LAMOP-Paris 1, Consultat de France. Rome : 20-21-22 mai 2026, Université de la Sapienza, Instituto Storico Italiano per il Medio Evo, Academia dei Lincei, Ecole Française de Rome.

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