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19 février 2026. Dix ans après sa mort, Umberto Eco, l’auteur du « Nom de la Rose », n’a jamais été aussi vivant. Alors que les deepfakes saturent nos écrans et que l’IA inonde le web de textes « plausibles mais vides », les lunettes du vieux sémiologue italien sont devenues l’outil indispensable pour survivre à notre chaos numérique. Le « Syndrome Abulafia », ce mal si contemporain qui ronge notre rapport à la vérité, a été prophétisé par le médiéviste milanais, auquel Marc Lipskier rend un hommage vibrant dans Sans Doute. Paradoxe temporel pour une société paradoxale.
Il y a dix ans, la silhouette massive d’Umberto Eco quittait la scène. On le croyait homme du passé, perdu dans ses grimoires médiévaux et ses bibliothèques labyrinthiques. On se trompait. Eco était un guetteur du futur. Aujourd’hui, alors que les distributeurs automatiques recensent 1 000 arnaques biométriques par jour et qu’un Brad Pitt numérique peut soutirer de l’argent à votre propre mère, la définition qu’Eco donnait du « signe » résonne comme un avertissement : « Le signe est tout ce qui peut être utilisé pour mentir ». Pour Malraux, le 21e siècle devait être religieux, formule qu’il n’a jamais prononcée en réalité ! Force est de constater que ce siècle est en revanche l’ère de l’industrialisation du faux. C’est peut-être une nouvelle religion. Probablement pas celle que la légende prête à Malraux.
Le Crépuscule de l’Évidence : La Fable de l’Esclave
Eco aimait citer une vieille histoire, celle de l’esclave indien et des figues (rapportée par John Wilkins en 1641). Un esclave doit livrer un panier de figues accompagné d’une lettre. En chemin, il en mange une partie. Arrivée à destination, la lettre révèle le nombre exact de fruits manquants. Pour le second voyage, l’esclave cache la lettre sous une pierre avant de manger les figues, persuadé que si le papier ne le « voit » pas, il ne pourra pas le dénoncer. Nous rions de sa naïveté. Mais nous sommes devenus cet esclave. Nous avons cru que l’image (la vidéo, la photo) disait le vrai par nature.
En 2026, avec l’avènement des deepfakes en temps réel, ce contrat de confiance est rompu. La « perfection plastique » des synthèses numériques et l’instantanéité des échanges ont tué la preuve par l’image. Nous sommes désormais jetés dans une suspicion généralisée, incapables de distinguer le visage de notre banquier de sa copie synthétique. D’ailleurs les réseaux bancaires ferment nombre d’agences. Le banquier numérique est plus performant et moins onéreux pour rendre les services élémentaires que l’humain. Belle ironie que cette préférence pour le faux numérique sur le réel humain.
Réseaux Sociaux : La Fabrique des Croyances
Si l’image ne prouve plus rien, comment savons-nous ce qui est vrai ?
Nous ne le savons pas ; nous le croyons.
Umberto Eco, relisant le philosophe Charles Peirce, nous avait prévenus : les réseaux sociaux ne sont pas des médias d’information, ce sont des machines à « fixer des croyances ». En 2026, l’algorithme ne cherche pas la vérité, il cherche l’émotion qui retient l’attention. Le résultat ? L’équivalent de mouvements de foules sur ces réseaux que l’on dit sociaux, imaginaires, déclenchées en quelques heures par des rumeurs sur TikTok ou X (Twitter). Parce que l’humain ne vérifie pas (Eco disait de cet humain-là qu’il est une “machine paresseuse”), l’algorithme enferme l’utilisateur dans une « dérive hermétique ». A force de voir des coïncidences partout, suggérées par la machine, certains, de plus en plus nombreux, finissent par voir des complots partout. Le doute n’est plus une méthode critique, c’est une paranoïa automatisée.

Le « Syndrome Abulafia » : Quand l’IA hallucine le monde
C’est ici que l’héritage d’Eco est le plus foudroyant. Dans Le Pendule de Foucault, un ordinateur nommé Abulafia mélange des textes au hasard et finit par produire un « Plan » complotiste si cohérent que ses créateurs finissent par y croire. Les Intelligences Artificielles génératives (LLM) qui dominent 2026 sont atteintes du « Syndrome Abulafia« . Cette maladie présente trois symptômes :
- La simulation de la sagesse : L’IA ne comprend pas le sens ; elle calcule des probabilités. Elle produit ce que les experts appellent du « bruit à forme de vérité ». C’est grammaticalement parfait, rhétoriquement convaincant, mais factuellement vide.
- L’absence de butée du réel : Contrairement à l’humain, l’IA ne se cogne jamais au réel. Elle peut associer des idées fausses à l’infini tant que la syntaxe tient. C’est le triomphe de la Ratio Facilis (le recyclage de clichés existants) sur la Ratio Difficilis (l’invention véritable née de l’expérience).
- Le mirage du savoir : L’IA noie toute pensée originale sous un déluge de contenus statistiquement probables. Le risque est immense : confondre la performance linguistique d’une machine avec de l’intelligence.
L’Hygiène de l’Interprétation
Faut-il désespérer ? Non. Mais il faut entrer en résistance. Lire Eco en 2026, c’est adopter une hygiène de l’interprétation. Face à la machine qui produit de la certitude statistique, nous devons réapprendre à être des interprètes actifs. Accepter que le doute est sain, que l’image peut mentir, et que la cohérence d’un texte ne garantit pas sa vérité. L’IA n’a pas de corps, elle ne vit pas ; elle ne meurt pas. Elle ne rencontre donc jamais la « résistance du réel » (le réalisme négatif d’Eco) qui permettrait de dire « Non » à une association d’idées fausses. L’IA est un phare sans gardien, une puissance capable de tout dire, mais responsable de rien. Il nous reste une tâche, la plus noble : être les gardiens de la validité, les seuls capables de soumettre les hallucinations de la machine à l’épreuve rugueuse du réel.
Dans “Kant et l’Ornithorynque”, Eco avait une formule saisissante : le réel, c’est zoccolo duro dell’essere, le “socle dur de l’être”. Eco utilise cette expression pour définir ce qu’il nomme le « Réalisme Négatif ». Selon cette conception, si le langage et la culture construisent en grande partie notre réalité, il existe néanmoins une limite, une résistance physique et ontologique qui s’oppose à nos interprétations arbitraires.
L’intuition d’Eco est proche de celle de Lacan («Le réel, c’est quand on se cogne»). Tout comme le Réel de Lacan est « l’impossible » qui résiste à la symbolisation et contre lequel on bute, le «socle dur» d’Eco se manifeste par la négativité et la résistance. Selon le mage italien, l’Être ne nous dit pas forcément ce qu’il est. Mais il nous dit ce qu’il n’est pas en opposant un « NON » à certaines de nos interprétations fausses.
Pour illustrer ce « cognement » contre le réel, Eco utilise souvent l’exemple d’un tournevis. On peut interpréter le tournevis de multiples façons, mais si on décide de l’interpréter comme un coton-tige pour l’oreille, le « socle dur de l’être » (la structure physique de l’objet et de l’oreille) opposera une résistance douloureuse. C’est à ce moment de butée que le réel se manifeste. Le réel c’est ce qui résiste.
5 Idées-clés à emporter avec soi
- La fin de la preuve par l’image : Avec les deepfakes en temps réel, nous vivons la rupture définitive du contrat de confiance visuelle. L’image n’est plus une trace du réel, mais une construction potentiellement mensongère, nous rendant aussi vulnérables que l’esclave de la fable antique.
- L’Insouciance Épistémique : Sur les réseaux sociaux, la vérité importe moins que l’appartenance au groupe. Les algorithmes favorisent l’émotion et fixent des croyances fausses (fake news) bien plus vite qu’ils ne diffusent des faits.
- Le Syndrome Abulafia : Comme dans le roman d’Eco, les IA actuelles génèrent des textes parfaitement cohérents (« bruit à forme de vérité ») mais déconnectés de la réalité factuelle, créant un risque de confusion entre la forme (la syntaxe) et le fond (la vérité).
- Ratio Facilis vs Ratio Difficilis : L’IA excelle dans le recyclage de clichés statistiques (Ratio Facilis) mais échoue dans l’invention véritable (Ratio Difficilis) car elle ne fait pas l’expérience physique du monde et ne rencontre aucune résistance du réel.
- L’Hygiène de l’Interprétation : Face à l’industrialisation du faux, la seule défense est de rechercher le réel qui résiste et s’oppose.
