Partager cet article
D’une année l’autre, les mêmes nostalgies : celle qui s’en va et une nouvelle qui semble toujours promettre nombre d’espoirs. L’occasion, pour Jean Brousse, de faire une revue à la Prévert de nos regrets et de nos souhaits.
Maudit réveillon. Dans la nuit de la Saint Sylvestre, un terrible incendie enflamme le Constellation, une boite de nuit de Crans Montana, haut lieu hivernal de la gentry européenne, et déchire brutalement le calme ouaté des Alpes valaisannes. Plus de quarante morts et près de cent vingt blessés et grands brûlés. Le drame rappelle évidemment l’incendie du 5-7 de Saint Laurent du Pont, le 1er novembre 1970, et ses cent quarante-six morts. Les chaines d’information en direct, qui avaient soigneusement préparé leurs marronniers du premier janvier, se réveillent douloureusement. Elles osent à peine commenter quelques images des Champs Elysées en liesse, des feux d’artifice de Dubaï ou de Taiwan.
On en oublierait presque un autre décès interplanétaire intervenu au début de la semaine. BB, Bardot s’en est allée rejoindre son vieux complice Noé au paradis des animaux. La Madrague rappelle étrangement Colombey–les-deux-églises en 1970, fatal à Hara Kiri qui y avait alors laissé sa peau.
Dur, dur d’aller présenter en ce premier matin de l’année les vœux qu’ils attendaient sans doute à ceux qui ne les attendent peut-être plus. Le Président a tenté l’exercice, et sans trop s’engager, n’a su que se mettre à l’unisson et nous promettre un délicieux adoucissement de notre fin de vie.

Youpi, voilà cette toute neuve deux-mille-vingt-six lancée sur de bons rails. Entre deux dix-huit trous, Donald Trump et Volodymyr Zelynsky annonçaient depuis Mar-a Lago de considérables progrès dans la résolution du conflit en Ukraine. Patatras, pas de chance : dès le lendemain, Vladimir Poutine annonçait à son tour qu’on s’en était pris à sa résidence d’été, qu’il avait dédaignée depuis plusieurs mois. Il lui était donc légitimement difficile de reprendre les négociations … Quel brillant scénariste ou quelle habile Intelligence artificielle aurait eu assez d’imagination pour inventer un tel déroulement ? Agatha Christie et Maurice Leblanc sont largement dépassés. Netflix est évidemment sur les rangs.
Le monde s’est dangereusement embrasé, partout la guerre s’installe : Ukraine bien sûr, mais aussi Thaïlande/Cambodge, Congo/Rwanda, des frappes américaines sur le Nigéria, le Venezuela et l’Iran, Israël/Gaza. La Chine engage des manœuvres dans le détroit de Taiwan. Aucun continent n’est épargné par la folie de démiurges qui ont tous demandé au Père Noel de mettre dans leurs souliers plein de missiles, Orechnik ou Tomahawk, entre autres, pour terroriser leurs petits camarades. Farceurs, ils s’amusent aussi à déstabiliser le monde à coups de bluffs, de désinformations et de manipulations sur la frêle toile digitalisée qui encercle la planète. Ils font fructifier leurs affaires. Ils jouent entre eux au grand Monopoly des droits de douane, encombrent et piratent les sites et les réseaux qui mènent et fragilisent le globe.
La Poste française sera la dernière double victime de la cybercriminalité. Ici ou là, quelques coups d’Etat couvent. On devrait interdire de Game Boy et de drones les octogénaires, surtout quand ils se croient immortels. Seule, semble-t-il, la vieille Europe bien naïve et trop désorganisée s’évertue à tenter de respecter les règles du jeu construites avec patience depuis plus de quatre-vingt ans, règles qui semblent aujourd’hui remisées au nom de la technologie galopante et des algorithmes souverains.
La technologie qui envahit l’espace, les esprits et le vocabulaire. Le Figaro du trente et un décembre recense les mots apparu au cours de la défunte année, mots qui trahissent effectivement l’invasion numérique, « vibe coding, rage bait, bougé, xénogreffe », qu’on n’a même plus le temps de traduire, et les troubles d’une sociologie imprécise, « conclave, masculinisme, performatif, parasocial et souveraineté – largement ébréchée – ». Rassurons-nous, Trump et Labubu auront conquis le haut du podium médiatique !
Au café du matin, sous d’épaisses couches laineuses et quelques bonnets, on commente la vague de froid sec qui s’abat sur la campagne. Bien longtemps, vingt-huit ans, qu’on n’avait pas connu à Noël de telles températures, jusqu’à moins dix degrés, au point de s’interroger, si on se laisse aller quelques instants, sur la réalité du changement climatique. Le ciel est bleu de chez bleu. Les nuits étoilées sont bien claires. Quelques flocons de neige lèchent le décor. Même les chats les plus endurcis sous leur pelage épaissi par l’hiver ne s’égarent plus dans les jardins, les prés ou sous les haies. Aucun match d’importance ne nourrit la conversation, et la perspective des prochaines élections municipales commence tout juste à préoccuper les villageois. On tousse et on renifle. Les chemins craquent et crissent sous les semelles des bottes lors de longues promenades régénératrices. « C’est bon pour les champs, ça tue la vermine ! ». La terre retrouverait ainsi ses vieilles habitudes, mais ça ne suffit pas. Pas assez sans doute pour calmer les colères du monde paysan, inquiet de la dermatose nodulaire et remonté contre le Mercosur. Les jours s’éteignent encore bien tôt, mais dans quelque temps ils s’allongeront doucement.
Bonne année quand même, chers lecteurs, puisqu’il faut bien y croire. On ne sait jamais !