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Depuis la publication dans Libération il y a dix jours à l’occasion du Festival de Cannes d’un appel à « zapper Bolloré » signé au départ par 600 personnes et plus de trois mille aujourd’hui, le monde de la culture est en émoi. Les pétitionnaires souhaitent dénoncer « l’emprise de l’extrême droite » sur le cinéma français via Canal Plus dont Vincent Bolloré est l’actionnaire principal, et s’opposer à la finalisation du rachat d’UGC par la chaine cryptée. Au-delà de la réaction outragée du patron de Canal Plus Maxime Saada, qui a menacé de ne plus préfinancer les films des signataires de la pétition, notre spécialiste des médias Philippe Bailly revient pour Sans Doute sur l’erreur stratégique pour le cinéma français qu’a constitué selon lui cet « appel », au moment ou les piliers de son financement sont fragilisés. Une analyse précieuse, loin des postures idéologiques.
On ne sait pas encore si le Festival de Cannes 2026 restera dans les mémoires comme un grand millésime cinématographique. Les signataires de l’appel à « zapper Bolloré » auront obtenu comme premier résultat de détourner le regard du spectacle de l’écran pour porter l’attention à la polémique qui s’est développée en dehors des salles de projection. Paradoxal s’agissant de professionnels qui s’affirment avant tout attachés à la préservation du cinéma.
On peine, au-delà, à trouver le rationnel de ce texte, et plus encore du moment choisi pour le publier.
Sur le fond, d’abord, on peut s’interroger sur la mention de l’entrée au capital d’UGC (à 34%) « avec la perspective d’acquérir 100 % des parts d’ici à 2028 » comme fait générateur de la démarche. Parce que l’idée d’une structuration totalement verticalisée, dans laquelle Canal+ ne diffuserait plus que des productions Studiocanal après qu’elles auraient été projetées dans des salles UGC appartenant à 100% à Canal+, apparait presqu’aussi datée, en termes de « mécano industriel » que le mythe de la convergence de Jean-Marie Messier et du Vivendi… des années 1990.
Et parce que les signataires feignent d’ignorer que la relation de Canal+ avec le cinéma s’inscrit dans un cadre triplement codifié (décrets, accords professionnels, convention avec l’Arcom), qui limite d’autant la marge de manœuvre du groupe, qu’elles que puissent être ses intentions. Qui lui impose par exemple de préfinancer 90 films français par an, soit presqu’un film produit sur deux, et, au-delà, d’investir près de 40 millions d’euros chaque année dans des films dont le budget est inférieur à 4 millions d’euros.
En tirant argument de la « perspective » dans laquelle Canal+ rachèterait l’ensemble d’UGC … « d’ici à 2028 », le texte cède aussi, dès sa première phrase, au procès d’intention qui en caractérise ensuite le développement : « Si l’influence de cette offensive idéologique (…) a été pour le moment discrète, nous ne nous faisons pas d’illusion : ça ne durera pas », « prendre le risque que demain… ».
C’est en invoquant la mémoire du pasteur Martin Niemöller que certains pétitionnaires écartent ce reproche : « Quand ils sont venus chercher les socialistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas socialiste. Quand ils sont venus chercher les Juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif. Puis, ils sont venus me chercher. Et il ne restait personne pour protester ». La logique de cette référence voudrait qu’a contrario, crier avant d’avoir mal, permette d’écarter le danger pour demain. On est plutôt tenté de rejoindre le président du Centre National de la Cinématographie (CNC) Gaëtan Bruel quand il mettait en garde au micro de France Inter contre les « prophéties autoréalisatrices ».
Y compris à propos de la réaction de Maxime Saada, indiquant qu’il ne « souhaitait » pas travailler avec les signataires d’un texte qui dénonce « une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif », le « silence imposé insidieusement à notre secteur » et appelle à se rassembler « contre le rachat d’UGC et contre l’emprise grandissante de l’extrême droite sur notre profession ».
Avec cette réaction, le patron de Canal+ « menace les signataires de les exclure de toute collaboration future, (ce) qui semble, en définitive, fonder les inquiétudes exprimées par les signataires », note la sociologue du cinéma Aurélie Pinto dans une tribune publiée par Le Monde confirmant que le simple bon sens semble avoir perdu droit de cité. Dans la « vraie vie », parlerait-on de « liste noire » dans une situation comparable à celle vécue à Cannes : des affirmations graves et publiques, d’un côté, le « désenvie » d’une collaboration de l’autre ?

En publiant leur texte au premier jour du Festival, les signataires ne se sont pas seulement assuré la première place dans les conversations. Ils ont aussi pris le risque d’affaiblir le cinéma, à un moment où les nuages ne manquent pas déjà pour obscurcir son horizon.
Après six mois passés à encaisser les coups de Charles Alloncle, France Télévisions se sait déjà promis à la continuité dans la baisse de ses moyens (la ministre de la Culture l’a confirmé dans le Figaro). Le groupe ne pourra donc pas maintenir l’engagement à investir 80 millions d’euros par an dans le cinéma. Et celui-ci sera amené à zéro, ou à peu près, dans le cas du démantèlement promis par le Rassemblement National s’il arrive au pouvoir en 2027.
A l’automne 2025, dans un projet d’amendement au Projet de loi de Finances, le député RN Matthias Renault jugeait le CNC « en complet décalage avec les attentes de nos concitoyens, et avec la situation budgétaire », estimait qu’il finançait « des projets souvent idéologiquement orientés et uniformes pour une rentabilité nulle » et citait comme un objectif « la suppression du CNC ».
Sur France Inter, toujours, Gaëtan Bruel soulignait que le cinéma français reposait sur trois piliers : le CNC, France Télévisions et Canal+.
L’appel à « zapper Bolloré » revient à s’attaquer au troisième, au nom d’un hypothétique demain, plutôt que de se concentrer sur la défense des deux premiers qui sont fragilisés aujourd’hui. En aboutissant à diviser la profession de surcroit, donc à l’affaiblir dans sa capacité à se mobiliser pour le CNC et pour l’audiovisuel public.
Et par un jeu de dominos qui n’est certainement pas fortuit, Jean-Luc Mélenchon a pris l’engagement d’une grande loi de démantèlement des groupes de médias privés, s’il était élu président de la République. Histoire de porter en terre l’exception culturelle, et d’être sûr que nos enfants ne connaîtront demain que des contenus venus d’ailleurs.

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