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"Charge mentale". Que le premier qui n'a jamais utilisé cette expression lève le doigt ! A force de dilution, de généralisation et de réappropriation par des groupes sociaux qui n'ont rien à voir avec la cause des femmes, la notion a perdu en impact en apparence. Pour Sans Doute, Marie-Victoire Chopin répare cette injustice pour nous expliquer combien cette charge mentale qui touche toutes les femmes est facilement mesurable, combien l'émergence des réseaux sociaux en a aggravé le poids et à quel point elle dit quelque chose de nous tous en tant que société.
Le débat public aime les notions qui claquent, et la « charge mentale » a ce tranchant. On la dit partout, on l’invoque à propos de tout, et l’on finit par soupçonner le mot d’avoir remplacé la chose. Un examen sérieux conduit à une conclusion plus nuancée : la charge mentale désigne un travail réel, bien décrit par la sociologie, qui s’enracine dans des inégalités de genre persistantes ; elle se combine désormais avec des exigences contemporaines qui pèsent sur tous, et qui épaississent l’air ambiant, comme une brume cognitive.
Le travail cognitif qui fait tenir le domestique
Dans la littérature, la charge mentale s’éloigne du simple « stress ». Elle renvoie à une forme de travail, souvent invisible, qui consiste à anticiper, identifier, décider et surveiller tout ce qui permet au foyer de fonctionner : rendez-vous, stocks, échéances, arbitrages, coordination des proches. Allison Daminger (Professeur de Sociologie à l’université d’Harvard), dans un article devenu central, parle de « cognitive labor » et en précise les quatre opérations, qui, mises bout à bout, forment une chaîne de responsabilité plus qu’une liste de tâches.
Cette intuition n’est pas neuve en France. Dès 1984, Monique Haicault (1) emploie l’expression « charge mentale » pour rendre compte de la tension permanente liée à la « gestion ordinaire » d’une vie prise entre travail rémunéré et travail domestique. Le concept est déjà là : tenir ensemble des temporalités qui s’entrechoquent, sans que l’une n’annule l’autre.
Pour la sociologue à l'origine du concept, la charge mentale concerne l’organisation gestionnaire de l’ensemble des activités quotidiennes essentielles à la vie domestique d’une famille. Ce travail mental invisible de management avait jusque làéchappé aux enquêtes, le plus souvent limitées au partage des tâches ménagères. La notion de « charge mentale » souligne le poids de cette gestion globale, sa complexité croissante et ses contraintes, mais aussi la pluralité des compétences cognitives qu’elle mobilise. Des capacités mentales de gestion et d’organisation mais aussi de prévision, de mémorisation, de coordination, de réponse aux imprévus.
Les travaux plus récents insistent sur un point décisif : la charge mentale n’est pas uniquement cognitive. Plusieurs synthèses la décrivent comme un assemblage de travail cognitif et émotionnel, car l’anticipation domestique se paie aussi en inquiétude, en responsabilité affective, en vigilance relationnelle.
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