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Au moins, les choses sont claires… Dans sa nouvelle chronique, Frédéric Arnaud-Meyer revient sur cet interminable débat du « choc des générations » qui tourne à la victoire par K.O des retraités. Pourtant, dès 1993, l’économiste Christian Saint-Etienne alertait, dans son ouvrage « Génération sacrifiée » sur une pyramide des âges qui allait poser des problèmes. Nous y voilà !
« De toute façon, ils vont hériter«
Infiltration dans les arcanes d’un pacte générationnel inavoué
Il y a des vérités qu’on susurre dans les dîners parisiens du 7ème, entre la poire et le cognac, quand les enfants sont couchés et que les portefeuilles d’actions ronronnent doucement dans leurs coffres. Des vérités qu’on ne dit jamais devant un micro, jamais dans un programme, jamais sur un plateau télé.
« Les jeunes ? On les emmerde, de toute façon ils vont hériter. »
Voilà. C’est dit. Le non-dit de la République française condensé en huit mots.
L’arithmétique du mépris
J’ai passé six mois à décortiquer cette mécanique invisible, cette horlogerie perverse qui fait tourner notre démocratie gérontocratique. Les chiffres sont implacables comme des lames : soixante-sept pour cent des électeurs ont plus de cinquante ans. Ils votent. Ils décident. Ils choisissent. Vingt-trois pour cent ont moins de trente-cinq ans. Ils paient. Ils subissent. Ils ferment leur gueule.
Entre les deux s’étend un no man’s land démographique où se négocient silencieusement les termes du contrat social français : vous nous laissez nos avantages, on vous laisse nos dettes.
Urnes grises parlent
Jeunesse paie l’addition
Silence doré

L’enquête : dans les salons du déni
Première scène, cocktail chez Madame de B., administratrice de fonds de pension : « Mon cher, vous dramatisez. Ces jeunes, regardez-les ! Ils ont des iPhone, ils voyagent, ils créent des start-ups… De mon temps, on n’avait rien ! »
Pendant ce temps-là, Madame de B. touche quatre mille deux cents euros de retraite pour avoir été fonctionnaire trente-sept ans. Lucien, vingt-huit ans, serveur du cocktail, cumule trois boulots pour se payer un studio de dix-huit mètres carrés à Montreuil.
Deuxième scène, conseil municipal d’une commune des Yvelines. Le maire, soixante-huit ans, réélu quatre fois, défend le budget : « Nous maintenons nos services aux aînés, c’est une priorité. » Traduction simultanée : centre de loisirs fermé, mais club du troisième âge rénové à grands frais.
Louise, vingt-quatre ans, conseillère d’opposition, lève la main : « Et les jeunes familles ? » Sourires condescendants dans l’assemblée. Elle apprendra, murmurent les regards.
La fabrique du silence
Le génie du système tient en trois piliers indissociables. D’abord, la dilution temporelle. On ne dit jamais « on pique l’argent des jeunes ». On dit « on investit dans l’avenir », « on préserve le modèle social« , « on assure la transition ». Le vol devient vertu par la grâce de l’euphémisme.
Ensuite, l’illusion patrimoniale. « Ils vont hériter », la phrase magique qui absout tout. Comme si le pavillon de banlieue compensait la casse systémique des retraites, de l’écologie, de l’emploi stable. Comme si posséder les murs suffisait quand les fondations s’effritent.
Enfin, le chantage émotionnel permanent. « Vous voulez qu’on laisse mourir nos anciens ? » Non, on veut juste qu’ils arrêtent de nous tuer à petit feu. Nuance.
Héritage lourd
Maison sur sables mouvants
Qui porte qui ?
L’addition, s’il vous plaît
Pendant que j’écris ces lignes dans mon bureau parisien, la dette française franchit allègrement les trois mille milliards d’euros. Chaque seconde qui s’écoule, elle grossit de deux mille six cent quatre-vingt-cinq euros. Le compteur tourne, imperturbable, comme ces horloges de gare qui marquent l’inexorable passage du temps.
Qui va payer cette note salée ? Les mêmes qui financent déjà tout : cette génération sandwich, coincée entre des parents qui refusent de lâcher leurs acquis et des enfants qui découvriront un monde cassé. Le deal est d’une simplicité biblique : vous travaillez jusqu’à soixante-quatre ans, bientôt soixante-sept, vous payez nos retraites à mille sept cents euros minimum par mois, vous financez notre système de santé premium, vous réparez notre planète dégueulasse. En échange, vous aurez peut-être une retraite par répartition fantôme et un appartement inondable à Marseille. Marché de dupes ? Non. Démocratie !
L’art de la résignation organisée
Le plus fascinant dans cette mécanique, c’est sa capacité d’auto-entretien. Les victimes finissent par intégrer le discours de leurs bourreaux avec une docilité qui confine au sublime.
J’ai interrogé cinquante jeunes de vingt-cinq à trente-cinq ans dans les rues de Paris, Lyon, Marseille. Soixante-dix pour cent m’ont servi la soupe officielle : « C’est normal de respecter nos aînés », « Il faut préserver la solidarité intergénérationnelle« , « De toute façon, on ne peut rien y faire ». L’aliénation parfaite consiste à être dépouillé en remerciant ses voleurs.
Cette génération a appris à sourire en tendant son portefeuille. Elle a intériorisé sa propre spoliation au point d’en faire une valeur morale. Admirable, non ?
Le théâtre des illusions
Dans les ministères, on parfume cette réalité crue avec des mots choisis. « Pacte intergénérationnel », « solidarité nationale », « investissement d’avenir ». Les technocrates excellent dans cet art de transformer la rapine en poésie budgétaire.
J’ai assisté à des réunions interministérielles où l’on discutait sereinement de « l’optimisation des transferts générationnels ». Traduction : comment continuer à plumer les jeunes sans qu’ils s’en rendent compte. Les PowerPoint étaient magnifiques, les graphiques colorés, les projections rassurantes. Tout le monde opinait gravement autour de la table en acajou.
Pendant ce temps, dans la vraie vie, Emma, diplômée de Sciences Po, enchaîne les stages non rémunérés et vit chez ses parents à vingt-sept ans. Mais Emma ne siège pas aux réunions interministérielles.
Épilogue : le réveil des endormis
Pourtant, quelque chose bouge. Discrètement. Dans les marges du système. Des collectifs émergent, portés par une génération qui commence à comprendre l’ampleur de l’arnaque. Ils ne demandent plus la permission. Ils reprennent la parole confisquée pendant des décennies.
L’intelligence artificielle, paradoxalement, devient leur alliée. Elle démystifie, décortique, révèle les mécanismes cachés de cette prédation organisée. Elle rend visible l’invisible, audible l’inaudible. Les algorithmes ne mentent pas, eux.
Cette génération qu’on méprise sera celle qui réinventera tout. Parce qu’elle n’aura pas le choix. Parce qu’elle hérite d’un monde cassé. Parce qu’elle sait qu’il faut tout reconstruire depuis les fondations.
Et quand ce jour viendra, j’espère qu’elle se souviendra de ceux qui ont organisé son malheur avec tant de désinvolture. J’espère qu’elle leur rendra la monnaie de leur pièce, avec les intérêts accumulés.
Graines en terre
Poussent dans les fissures
Printemps vengeur