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F ARNAUD-MEYER, ALOHEIL
La nuit tombe sur Waikiki comme une nappe d’encre qu’on verse depuis un balcon.
Les ukulélés jouent en sourdine. Les bières perlent sur les tables. Et dans les conversations, un mot qu’on ne prononce pas trop fort : Trump.
Vent chaud du soir —
même les palmiers penchent
pour écouter.
Je suis au comptoir, coincé entre un surfeur en tongs et une prof de yoga qui boit son troisième Mai Tai. On parle météo, prix du poisson, vagues… puis quelqu’un lâche :
« T’as vu pour D.C. ? La Garde nationale. Direct, comme ça. »
Et là, ça baisse d’un ton. Pas parce que le groupe de musique joue plus fort. Parce qu’ici, même à huit mille kilomètres du Capitole, on sait que c’est un signe. Pas un signe mystique, non. Un signe en acier, en bottes, en képi.
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Le test
D.C. n’était pas une “opération sécurité”. C’était un crash test de démocratie.
Un laboratoire : on prend la capitale, on branche les militaires sur le réseau civil, et on voit qui tousse. Si personne ne crache du sang, on élargit. New York, Chicago, San Francisco — les noms tournent comme des grains de sable dans une tempête.
Bottes sur le marbre —
l’écho remonte haut
dans la coupole.
Un vieux type tatoué me souffle :
« Les gens croient qu’un coup d’État, c’est un char devant la Maison Blanche. En vrai, c’est juste… des hommes en uniforme qui restent. Et qui ne repartent pas. »
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Hawaï, mirador du Pacifique
Les îles ont la mémoire longue. Pearl Harbor n’est jamais loin. Ici, quand on parle “déploiement”, on sait ce que ça coûte en silence et en sourires forcés.
Les militaires ? On vit avec. Les check-points ? On s’y habitue vite. Et c’est ça le piège.
Sous la houle lente —
l’eau grignote la pierre
grain après grain.
Un gars en short de bain, lunettes miroir, résume :
« Tu veux noyer une île ? T’inondes pas tout d’un coup. Tu montes l’eau d’un centimètre par jour.»
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La peur de la prochaine vague
À la radio, ils annoncent du gros swell pour demain. Les surfeurs sourient. Mais dans les têtes, c’est une autre vague qu’on surveille : celle qui part de Washington et roule jusqu’aux plages du Pacifique. Une vague grise, sans écume, avec des bottes au lieu de planches.
Marée sans lune —
les requins du silence
circulent déjà.
Je quitte le bar, la chaleur me colle au dos. Dans la rue, les rires sonnent creux. Et dans les yeux de ceux qui croisent mon regard, je lis la même question :
Combien de temps avant que la marée monte ici ?
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Synthèse Yi King — Hexagramme 18 : Gu (La Corruption)
• Image : Le vent souffle au pied de la montagne, révélant la pourriture enfouie.
• Lecture : Une situation dégradée par le temps, mais dont la réforme est encore possible si l’on agit avec lucidité et courage.
• Conseil : Ne pas rester paralysé par la peur ou le confort. Mettre en lumière les dérives au moment où elles se forment, avant qu’elles ne deviennent norme.
• Avertissement : La complaisance est l’alliée invisible de l’autorité abusive.
— Frédéric Arnaud-Meyer
Détective de marées politiques, surfeur de vagues invisibles, reporter sans gilet pare-balles mais avec un carnet taché de sel.