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Le « soft power » de nos amis américains a été d’une telle efficacité depuis la Seconde Guerre mondiale, que tout semble partir d’eux et que tout semble y revenir. L’un des symboles étant la désormais célèbre « High Line » de New York qu’évoquait notre contributeur Frédéric Arnaud-Meyer, dans un épisode de « Copier c’est régner » publié plus tôt cet été. Mais qui sait que c’est la discrète « Coulée verte » parisienne qui a inspiré tous les autres jardins suspendus, hommage à l’Antiquité et ses célèbres jardins de Babylone. Vous n’êtes pas au bout de vos surprises avec notre dernière série de l’été, concoctée par notre directeur de la rédaction Gérard Bonos, « Le Promeneur de Paris ». Voici plusieurs décennies qu’il arpente avec une joie non dissimulée tous les quartiers de la capitale. Pour les lecteurs de Sans Doute, il a choisi de partager ses secrets et ses coups de coeur de parisien pur sucre. Une manière de respirer un bon coup une dernière fois avant d’aborder une année décisive pour notre pays.
En ces périodes où les « gouttes froides » matinées de canicules éprouvantes sont toujours à l’affût de donner une leçon aux humains inconscients, commencer cette série par un peu de fraîcheur n’est plus un luxe, même si la météo semble vouloir être plus clémente ces derniers temps. Et puis, je ne cacherai pas que remontent aussi en mémoire, au moment de démarrer ces chroniques, des souvenirs personnels, un « bain d’adolescence » comme l’a chanté Charles Aznavour.
Dans les années soixante, plusieurs fois par mois, je quittais mon Faubourg Montmartre et les Grands Boulevards pour retrouver des copains qui vivaient à Fontenay-sous-Bois, Nogent-sur-Marne ou le Perreux. Pour les rejoindre, je prenais le « Petit train de la Bastille », comme on le surnommait alors, que l’on préférait au plus administratif « Ligne de Vincennes » qui reliait la Bastille à Verneuil-l’Étang, distant de soixante kilomètres environ.
Entre la locomotive à vapeur et les paysages au-dessus des maisons, dans sa partie parisienne, à cause des immeubles, j’avais toujours la sensation d’un long voyage qui durait à peine… une demi-heure ! Sinon, souvent, on s’installait sur le pont, au-dessus de la voie ferrée et on attendait qu’un train passe en-dessous pour nous envelopper de son nuages de quelques secondes ; jouant à se chercher avant que se dissipe l’effet magique.

Voilà pour la nostalgie…
C’est le 22 septembre 1859 que la gare Paris-Bastille est inaugurée par Napoléon III, malgré la Ville de Paris qui n’en voulait pas, ce dont le gouvernement de l’époque n’avait cure. Inauguration qui vaut pour toute la ligne de chemin de fer, avec des dérivations vers Sucy-en-Brie et Boissy-Saint-Léger. Désenclavant ainsi une Seine-et-Marne encore très agricole, mais qui voit la pression démographique prendre de plus en plus d’importance.
L’Île-de-France profite à plein de la Révolution industrielle avec l’ambition de rattraper très vite Londres, partie bien avant elle. La ligne est surélevée, dans sa partie parisienne, notamment au-dessus du « Viaduc de Paris » (actuel « Viaduc des Arts »), j’y reviendrai. Passant, sur toute cette partie, à la hauteur premier étage des immeubles qui longeait la voie.
Mais le « progrès » avance à vive allure et, le 14 décembre 1969 au soir, 110 ans plus tard, notre « Petit train de la Bastille » fait ses adieux. Laissant la place aux premiers RER de la ligne A, bien moins romantiques mais plus efficaces. Seuls survivront les bâtiments de la gare qui accueillaient les voyageurs, pour des expositions de toutes sortes. Et puis, après des longues années d’abandon, en jachère, la gare tire sa révérence en 1984 pour faire place au projet d’un opéra, voulu par François Mitterrand et sans doute bien plus encore par Jack Lang, son ministre de la Culture.
Quant aux voies ferrées, la mairie de Paris récupère les rails et, dans le même temps que se construit l’Opéra Bastille, naît, quelques temps plus tard, ce qui va devenir « la Coulée verte ». Premier concept du genre, qui intègre, en quelque sorte, les arcades du viaduc des Arts, juste en dessous, début de l’avenue Daumesnil.
Un endroit où sont maintenant installés artistes et artisans de toutes sorte, peintres ou fabricants de bijoux en passant par un réparateur de vélo ou un maroquinier présentant ses propres créations ; tous accompagnent la promenade durant un kilomètre. Ces « échoppes » des temps modernes qui permettent de voir travailler les artisans à travers de grandes baies vitrées en façade.
Trajet à dix mètres du sol qui, démarrant donc à l’Opéra Bastille, termine sa course à la porte de Montenpoivre, proche de la ville de Saint-Mandé, juste de l’autre côté du Périphérique.
La Coulée verte est une longue ligne -presque- droite où les plantes de toutes sortes ont maintenant des allures de jungle amazonienne, ponctuées par des bancs tous les cinquante mètres. Régulièrement, cette « Coulée » s’écarte pour former des mini-squares qui sont autant de halte pour discuter ou rêver sans voir le temps passer avec, régulièrement, là encore, les fameuses « Fontaines Wallace », nom du richissime mécène et francophile anglais, sir Richard Wallace.
Après la guerre de 1870, alors que la plupart des canalisations était détruites, Wallace eut l’idée de ces fontaines un peu partout dans Paris (la première fut installée porte de la Villette), façon d’éviter que l’on se tourne trop vers le vin pour étancher sa soif ; la lutte contre l’alcoolisme, qui était déjà un fléau.
Notre Coulée verte fait très vite des émules, notamment la « Petite ceinture » dont une grande majorité a été reconvertie en restaurants à Passy ou lieux très tendance à la porte de Saint-Ouen, espaces de coworking ou des endroits d’artisanats comme la Recyclerie, à la porte de Clignancourt, où on peut faire réparer toutes sortes de choses, avec l’aide de professionnels qui sont sur place.
C’est donc dans cette mouvance qu’apparait la High Line de New York, suivie très vite par nombre de villes au États-Unis : Chicago, Saint-Louis, Jersey City ou encore Rotterdam et biens d’autres « bébés de la Coulée Verte » font ou feront leur apparition pour le plus grand bonheur des promeneurs et des joggers.

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