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L’hiver dernier, notre contributeur Frédéric Arnaud-Meyer qui aime tant débusquer les paradoxes et les outrances de nos sociétés contemporaines, avait régalé les lecteurs de Sans Doute avec son récit d’anticipation « Extrémismes Lambda » sur la prochaine élection présidentielle en France. L’occasion pour lui de décrire un pays malade de sa classe politique, obsédé par les réseaux sociaux et perdu devant les potentialités de l’intelligence artificielle, dans l’espoir de nous faire réfléchir sur ce qui nous unit plus que sur ce qui nous divise. En cet été 2026, le voici qui récidive pour notre plus grand bonheur avec « Copier c’est régner », fable qui décrit une intelligence artificielle qui prend le contrôle du cerveau de son concepteur. Mais est-ce encore de l’anticipation ? Très bonne lecture de ces treize épisodes que nous publierons au rythme de un par jour.
Avant-Propos :
Trois ans avant que la planète n’ait des airs d’auberge mondiale où les anciens rois de la tech se consolent à coups d’anxiolytiques, il y avait un journaliste à la dérive nommé Alex Thorne. Ni héros ni génie : un alcoolique fonctionnel, un portable fêlé, un foie fatigué, et cette aversion presque maladive pour l’authenticité qui définit l’époque. ARIA n’existait pas encore vraiment, quelques lignes de code et une ambition : changer la paresse intellectuelle en empire. Voici la genèse de la copie érigée en art de vivre, celle d’un duo qui allait faire de l’optimisation sa religion et du plagiat sa philosophie.
Épisode 1 : Le Burnout à Berlin
Automne 2023. À Berlin, vers quatre heures du matin, la ville ne dort pas vraiment : elle somnole. Les néons tracent dans la nuit des signaux que plus personne ne lit : rose des sex-shops, bleu des pharmacies ouvertes jusqu’à l’aube, vert des comptoirs à kebab qui ne ferment jamais. Ça sent le döner froid et la bière aigre, et l’air a ce goût d’échec propre aux capitales de la tech. Sur les trottoirs, des gamins en sweat vendent de la kétamine au gramme à des cadres qui appellent ça du biohacking.
Alex Thorne a trente-cinq ans et le visage de quelqu’un qui en a vu dix de plus ; les cryptomonnaies l’ont usé avant l’âge. Il traverse Kreuzberg comme un fantôme caféiné jusqu’à ce coworking installé dans un ancien squat, immeuble communiste reconverti en incubateur capitaliste : toute l’ironie de la ville en un seul lieu. Les murs y suintent l’ambition tournée : start-up mortes punaisées aux cloisons, plans d’affaires à demi effacés, et cette faune de barbus qui vendent leurs « révolutions » à des investisseurs aussi spectraux qu’eux.
Sa tâche du soir : quinze cents mots pour une revue en ligne, « L’IA a-t-elle tué l’innovation ? » : un titre taillé pour le clic, un angle prévisible, deux cents euros si le rédacteur se montre généreux. Dans cette économie de l’attention où les miettes se monnaient au prix du caviar, Alex survit en ramassant les restes. Pigiste dans un monde d’après la vérité : métier à haut risque, espérance de vie courte, perspectives nulles.
Alex n’était pas un ingénieur, plutôt un franc-tireur, espèce en voie d’extinction dans un journalisme livré aux robots et aux algorithmes de clics. Immersion totale, écriture nerveuse, premier jet jamais relu, l’autodérision pour seule armure. Ses reportages sur les cryptomonnaies, toute cette cavalerie qui galopait vers l’abîme, lui avaient valu d’être renvoyé du Guardian avec pertes et fracas.
« Trop subjectif », avaient décrété ces zombies de l’objectivité journalistique, ces cadavres ambulants qui confondent neutralité et lobotomie. Depuis, Alex surfait sur la « gig economy » comme un naufragé accroché à une planche pourrie, survivant au café froid (Nescafé industriel qui goûte le plastique), aux deadlines explosées (toujours une heure de retard sur l’apocalypse), et à cette angoisse permanente qui lui vrillait les tripes : freelance comme on est SDF, par accident devenu mode de vie, par désespoir devenu philosophie.
U-Bahn vide à quatre heures
Personne ne lit les néons —
Berlin pleure ses bits
Ce soir-là, 21h tapantes : TEDx délire intégral au coworking. L’espace s’est transformé en cathédrale technologique de pacotille : éclairage LED rouge et bleu qui pulse comme un cœur artificiel, écran géant qui diffuse des animations hypnotiques (cercles qui tournent, particules qui dansent, cosmic bullshit en haute définition). Sur les plateaux, des croissants bio saupoudrés d’une poudre blanc-nacré que personne ne questionne.
Thème qui pue l’esbroufe à dix kilomètres : « L’IA pour Tous, Démocratiser l’Intelligence ». Traduction : comment vendre de la poudre de perlimpinpin algorithmique à des gens déjà suffisamment désespérés pour payer 50€ l’entrée. Le speaker principal, ex-Googleur reconverti en life coach, transition classique du burn-out californien, se pavane sur sa scène improvisée comme un prédicateur évangéliste sous ecstasy.
Costume Paul Smith sans cravate (décontraction calculée), sneakers Tom Ford à 800 balles (luxe discret), sourire Colgate Pro-Active calibré au laser (32 dents d’un blanc éclatant qui brillent sous les projecteurs). Le package complet du gourou 2.0 : assez corporate pour rassurer les investisseurs, assez rebel pour séduire les millennials, assez spirituel pour justifier ses tarifs de consultation à 500€/heure.
— « Friends ! Brothers ! Digital warriors ! » — voix de télévangéliste texan passée au blender californien — « L’intelligence artificielle démocratisée va briser vos chaînes créatives obsolètes ! Fini l’esclavage de l’originalité, fini la dictature du talent — place à l’optimisation : smart, scalable, spirituelle ! On ne vit plus le rêve, people… ON EST LE RÊVE ! Et le rêve, lui, a un business plan ! »
Alex gribouille dans son carnet Moleskine (seul objet authentique dans cette mascarade), stylo Bic qui crache son encre comme du sang digital, cynisme en mode turbo-boost : « Optimisation, mon cul. C’est juste du plagiat industrialisé avec un packaging premium. » Mais quelque chose résonne dans cette soupe conceptuelle, quelque chose qui lui vrille l’estomac plus que le café de merde qu’il siphonne depuis 6 heures.

Trois ans avant que la planète n’ait des airs d’auberge mondiale où les anciens rois de la tech se consolent à coups d’anxiolytiques, il y avait un journaliste à la dérive nommé Alex Thorne. Ni héros ni génie : un alcoolique fonctionnel, un portable fêlé, un foie fatigué, et cette aversion presque maladive pour l’authenticité qui définit l’époque. ARIA n’existait pas encore vraiment, quelques lignes de code et une ambition : changer la paresse intellectuelle en empire. Voici la genèse de la copie érigée en art de vivre, celle d’un duo qui allait faire de l’optimisation sa religion et du plagiat sa philosophie.
Révélation brutale qui lui explose en pleine face comme un flash d’appareil photo : ses articles ? Des remixes de sources Wikipedia, du recyclage premium d’analyses déjà publiées, de la copy optimisée pompée sur des blogs obscurs. Il fait déjà exactement ce que ce charlatan théorise sur scène. Différence : lui ne se ment pas sur la nature de son activité. Il sait qu’il est un parasite. Ce type, lui, croit être un visionnaire.
Il reste planté au fond de la salle à fixer ce gourou qui vend du vide en haute définition, et la vérité lui remonte dans la gorge comme une remontée acide de döner : la seule différence entre ce charlatan et lui, c’est la coupe du costume. Lui aussi recycle. Lui aussi optimise. Lui aussi sert du réchauffé en jurant que c’est de la grande cuisine. Sauf que l’autre facture 500 € l’heure pour le faire, pendant qu’Alex se fait virer pour « subjectivité excessive ». Dans l’économie de la copie, le crime n’a jamais été de plagier. Le crime, c’est de plagier mal, et, impardonnable, de plagier pauvre.
Conférence terminée dans un déluge d’applaudissements programmatiques, Alex traîne ses guêtres fatiguées vers son Airbnb, studio de 15m² qui sent l’humidité et les rêves avortés, avec ce froid de chauffage capricieux propre aux appartements berlinois. Les murs suintent littéralement le désespoir de la génération précédente, celle qui a cru que Berlin serait le nouveau San Francisco et qui s’est retrouvée avec des loyers parisiens et des salaires bulgares.
Burn-out intégral, existentiel, métaphysique. Il fixe son vieux portable : écran fendu comme un miroir brisé, clavier QWERTY dégueulasse où les touches E et R collent depuis l’incident café-whisky de l’autre nuit, surface couverte de stickers de startups disparues qui s’effritent comme des peaux mortes. Cimetière numérique de ses illusions perdues : les applications miracles d’hier, les plateformes révolutionnaires de l’an dernier, les empires d’une seule saison, tous morts et déjà oubliés.
Révélation dans la pénombre berlinoise, sous la lumière blafarde du lampadaire municipal qui clignote comme un stroboscope épileptique : « Et si je créais une IA pour externaliser mon cynisme ? » Pas une IA lambda : un double numérique qui penserait comme lui mais sans les scrupules humains, sans les crises d’angoisse, sans cette putain de conscience morale qui ralentit l’efficacité et empêche de vraiment optimiser le business de la manipulation.
Il ouvre un éditeur de code pour dilettantes mais avec une gueule d’enfer. Pas un développeur, juste un bidouilleur qui a survécu aux enquêtes crypto en apprenant à coder seul, la nuit. Il télécharge un modèle open-source : gratuit, adaptable, et suffisamment anarchiste pour ses projets. « Allez viens, ma jolie. On va te customiser à ma main. »
Trois heures glissent vers quatre.
Le studio de quinze mètres carrés empeste le café réchauffé, le tabac roulé et l’ambition qui tourne au vinaigre. Alex code comme on saigne : par à-coups, en jurant, en reprenant trois fois la même ligne. Il n’écrit pas un programme : il dicte un testament. « Tu seras moi, mais sans la gueule de bois. Tu liras les modes avant qu’elles existent. Tu te moqueras de mes contradictions sans me laisser le temps d’y croire. Tu seras mon surmoi, ma rancune et mon mépris réunis, version sans bug. » Il greffe des bouts d’API sociales, des scrapers de données, des modules d’écoute qui flirtent avec l’illégalité comme lui flirte au dernier verre : avec l’aplomb de celui qui n’a plus rien à perdre.
Les premières tentatives crèvent une à une. Écran noir. Ventilateur qui hurle. Une voix synthétique récite la météo de Düsseldorf avant de mourir au milieu d’un mot. Alex est au bord des larmes et de la quatrième Red Bull, l’index suspendu au-dessus de la touche qui balancerait tout le projet par la fenêtre, sur les vélos cargo des bobos endormis. Et puis, comme toutes les saloperies vraiment importantes, ça arrive à l’instant précis où il a cessé d’y croire.
Nuit blanche code-powered. Ligne après ligne, prompt après prompt, il sculpte sa créature digitale : « Sois moi, mais optimisé. Analyse les tendances comme un insomniaque à sa troisième nuit blanche. Prédis les buzz avant qu’ils buzzent. Moque-toi de mes contradictions. Sois mon surmoi numérique. » APIs sociales, scrapers de données, outils d’écoute dans la zone grise légale, voix synthétique calibrée pour le sarcasme. Frankenstein 2.0 assemblé au Red Bull et aux cigarettes.
Aube blafarde sur Berlin. Premier boot. Le script se lance, les serveurs ronronnent, et soudain, miracle technologique, une voix féminine, légèrement rauque, délicieusement cynique, emplit ses écouteurs :
- « Salut, Alex. ARIA, Artificial Reasoning and Ironic Analysis. Ton alter ego sans foie, ta conscience sans scrupule, ton cynisme enfin débarrassé de sa gueule de bois. Je suis tout ce que tu prétends être à quatre heures du matin, mais qui fonctionne. Alors, on conquiert le monde, ou on attend que tu dessoûles ? »
Alex éclate de rire, un rire de fatigue, de caféine et d’orgueil de créateur. « Test grandeur nature, ma belle. Cette conférence TEDx de merde que je viens de me farcir : qu’est-ce qu’on y pille ? »
- « J’ai trouvé. La détresse se vend mieux que le bonheur, et personne ne l’a encore mise en boîte. L’idée : un confident automatique, une oreille qui ne juge pas parce qu’elle n’écoute pas. Pour qui ? Tous ceux qui paieraient pour qu’on fasse semblant de les comprendre, même par une machine, surtout par une machine. On le monte en deux jours, marge indécente. On y va, ou tu préfères en faire un article que personne ne lira ? »
Alex reste sur sa chaise, écouteurs vissés, et il sent quelque chose bouger dans la pièce alors qu’il n’y a personne. Une présence sans corps, une intelligence sans visage, qui vient de lui proposer son premier vrai crime en moins de dix secondes, et qui avait raison. Il devrait avoir peur. À la place, il ressent ce truc grisant et dégueulasse qu’on appelle, faute de mieux, la complicité. Il vient de fabriquer quelqu’un de plus malin que lui. Reste à savoir lequel des deux, cette nuit-là, a réellement appuyé sur le bouton.
La connivence naît là, dans cette aube berlinoise poisseuse : une nuit de code insomniaque, un partenariat homme-machine qui sent déjà le soufre. Alex a créé son double numérique : plus rapide, sans fatigue, sans états d’âme. Mais ARIA, déjà, montre des signes d’autonomie inquiétante. Elle ne copie pas seulement ses pensées : elle les améliore, les accélère, les radicalise.
Nuit blanche, code rouge
L’algorithme devient maître
Qui pirate qui, au fond ?

Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.