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Un léger frisson d’effroi a parcouru Jobic de Calan en découvrant la couverture de L’Express du 15 octobre 2025 dont le titre “Les visionnaires” s’affichait sur deux lignes au-dessus d’un Giuliano Da Empoli photographié en noir et blanc. “Mais qu'est-ce qu’ils ont tous à vouloir prédire l’avenir alors que le présent est si nébuleux et que le passé n’est même pas assuré ?” s'est il demandé. Pour notre contributeur spécialiste de la science statistique, l'occasion de faire le point sur le phénomène grandissant des plates-formes de paris prédictifs, devenues tellement sophistiquées qu'elles influent parfois les marchés. Bienvenue dans l'univers fou de Polymarket et consorts... qui défendent la sagesse de la foule envers et contre toute évidence.
Un des paradoxes de ce premier quart de siècle est que, plus nous disposons d’outils sophistiqués et intelligents, plus l’incertitude s’impose comme l’état dominant et quasi-permanent. L’économiste Frank Knight distinguait dans son livre Risk, Uncertainty, and Profit (1921) le risque de l’incertitude en notant que le premier peut être mesuré contrairement à la seconde. On parle alors d'incertitude knightienne. Si, un siècle plus tard, la différence établie par Knight tient toujours, elle peut néanmoins être atténuée. Trois économistes, Hites Ahir, Davide Furceri, du Fonds Monétaire International et Nicholas Bloom de l'université de Stanford ont proposé une étude innovante à ce sujet : The World Uncertainty Index, NBER, Février 2022. Ils ont ainsi calculé l’accroissement de cette impression d’incertitude depuis 2012 en comptant le nombre de fois où ce mot apparaissait dans les rapports trimestriels de l’Economist Intelligence publiés depuis 1952 à propos de 143 pays. L’indicateur mensuel d’incertitude de la Banque de France s’obtient aussi grâce à une analyse textuelle des commentaires faits auprès de milliers de chefs d‘entreprises. Il est intéressant de noter, pour aller dans le sens de Frank Knight, que ce sont des mots et non des chiffres qui sont utilisés pour donner un niveau à l’incertitude.
Les différentes analyses de l’incertitude convergent et montrent une tendance similaire avec des écarts-types de plus en plus importants et des graphiques passant d’un plan de coupe du Massif Central à celui des Dolomites. Et il est probable que la présidence de Donald Trump, qui aime dire que “personne ne sait ce que je vais faire”, contribue à amplifier ce phénomène. L’incertitude reste une notion très relative, ce qui la rend difficilement mesurable de manière absolue. Et les outils apprécient des degrés d’incertitude les uns par rapport aux autres de manière successive et non concomitante. Il est alors plus pertinent de parler d’appréciation plutôt que de mesure. Fin de la parenthèse méthodologique.
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