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Sans Doute est fier de vous proposer aujourd’hui le témoignage personnel de notre contributrice Karine Schaub. Notre spécialiste de la lutte contre le blanchiment et de l’optimisation fiscale abusive des multinationales, revient à travers ses souvenirs d’enfance, en cette semaine de la paix et de l’Europe, sur l’un des plus grands crimes du XXème siècle : le génocide arménien au million et demi de victimes (estimation basse), massacrées par les Turcs il y a 111 ans exactement. L’occasion pour elle dans son texte avec des mots simples, de tisser entre la petite et la grande Histoire des liens très forts, et surtout de s’interroger sur l’impunité, et ses motivations, dont bénéficie encore la Turquie plus d’un siècle plus tard. Comme une manière de ne jamais pouvoir enterrer ses morts…
Je suis arménienne. Ça peut paraître anodin mais ça n’est pas rien d’avoir comme histoire familiale un génocide. N’en déplaise à beaucoup, c’est le mot que j’utilise quand je parle de notre histoire.
Ce n’est pas non plus que j’en ai beaucoup parlé. A la maison, tant du côté de mes grands-parents que de maman ce n’est pas un sujet dont on parle ou alors très vaguement. Les mots sont souvent étouffés par de la colère, ou par des larmes qu’on ne veut pas laisser couler. Alors on les retient… à croire qu’un silence est plus réconfortant que des pleurs.
Je dois avouer aussi que je ne me suis pas non plus battue pour qu’on me raconte, le peu que j’en savais me suffisait. C’est un sentiment étrange d’avoir un tel passé familial. Je ne me suis jamais vraiment approprié cette souffrance, pas vraiment par pudeur mais presque par indifférence. L’Arménie c’était juste un pays, c’était l’histoire de mes grands-parents, celle de maman mais pas vraiment la mienne. Et après tout si ma grand-mère (qui y a survécu) ne voulait pas en parler pourquoi est-ce que je serais allée mettre ma voix là où le silence était une loi familiale.
Maman non plus ne parle pas. Ou alors elle balaie tout d’un « toute la famille de maman a été égorgée ».
Et je reconnais que durant des années ce résumé m’a suffi. Un autre temps. Une autre époque.
Et puis il y a eu le tremblement de terre du 7 décembre 1988. Pour une fois on parlait de l’Arménie à la télé autrement qu’à travers Charles Aznavour. On est allées, avec maman et ma sœur, aider tout un week-end à l’église arménienne de Genève à préparer des colis.
Là, j’ai découvert d’autre « nous ». Moins silencieux. Plus engagés. Plus en colère.
Mais chez ceux de la génération de ma grand-mère il y avait ce même quelque chose, ce même regard. Une envie de leur dire « raconte-moi » … et ce sentiment que c’était trop leur demander.
Chez ceux de la génération de maman, il y avait ce poids d’enfants de survivants immigrés : ne pas faire de vague, s’adapter, être discret. Et chez les miens … une conscience floue. Un héritage qu’on porte sans vraiment le comprendre.
Il aura fallu que j’atteigne la trentaine pour enfin oser prendre à bras le corps cette histoire. Il a fallu secouer un peu maman. Creuser. Insister… il aura fallu déterrer les cadavres familiaux et tous les autres.
Et au détour de mes lectures, je suis tombée sur cette phrase : « Qui, après tout, parle aujourd’hui de l’anéantissement des Arméniens ? », écrite dans un discours d’Hitler (celui d’Obersalzberg en août 1939) pour expliquer à ses généraux que la brutalité extrême ne serait pas sanctionnée par la communauté internationale. Il faisait référence au génocide arménien pour illustrer l’idée cynique que les crimes de masse peuvent être oubliés. (cette citation est largement reprise dans les travaux historiques, même si son authenticité exacte reste débattue, car elle n’apparaît pas dans toutes les versions du discours conservées.)
Je n’ai pas du tout aimé cette phrase, l’idée derrière, ce qu’elle racontait de nous.
Je n’ai pas aimé l’idée que le monde savait. Que ma famille se faisait massacrer… et qu’il a laissé faire.
Et pourtant, en creusant, j’ai découvert que dès 1915, tout était déjà écrit. Documenté. Signalé.
Les diplomates américains, comme Henry Morgenthau, parlent d’ « extermination raciale ». Les consuls décrivent des massacres organisés. Même les diplomates allemands — alliés de l’Empire ottoman — comme Hans von Wangenheim, évoquent une volonté d’éradiquer les Arméniens. Son successeur, Paul Wolff-Metternich, confirme en 1916 que, malgré les protestations diplomatiques, le gouvernement ottoman poursuit un programme de destruction systématique
Côté américain, les dépêches de Henry Morgenthau, ambassadeur des États-Unis à Constantinople, constituent l’une des sources les plus précoces et les plus explicites. Dès le 16 juillet 1915, il informe Washington que les déportations et les violences s’intensifient, évoquant une véritable « campagne d’extermination raciale ».
Dans le même temps, des consuls américains en Anatolie, comme Leslie A. Davis à Harpoot, décrivent des massacres à grande échelle et affirment que l’objectif poursuivi est la destruction du peuple arménien en tant que tel. Ces témoignages, transmis directement au Département d’État, reposent sur des observations de terrain et sur des informations recoupées auprès de multiples sources locales.
Parallèlement, les puissances alliées — France, Royaume-Uni et Russie — publient dès le 24 mai 1915 une déclaration conjointe dénonçant publiquement ces violences comme des « crimes contre l’humanité et la civilisation ». Cette qualification, exceptionnelle pour l’époque, marque la reconnaissance officielle de la gravité des faits par des États engagés dans le conflit.
A ces sources diplomatiques s’ajoutent les témoignages de missionnaires étrangers, notamment américains, présents de longue date dans les provinces anatoliennes. Leurs rapports, transmis aux ambassades et aux autorités de leurs pays, décrivent de manière détaillée les déportations, les massacres et les conditions de survie des populations déplacées. Ils constituent un corpus documentaire important, fondé sur une présence continue sur le terrain.
Enfin, ces différentes informations sont en partie rassemblées et publiées en 1916 dans le rapport britannique dirigé par James Bryce et Arnold J. Toynbee, intitulé The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire, 1915–1916. Ce document compile dépêches diplomatiques, témoignages et récits contemporains, offrant une synthèse structurée des informations disponibles à l’époque.

Tout était là. Noir sur blanc.
Pour la première fois j’ai été en colère. Pas seulement contre l’histoire, mais contre ce qu’elle révèle.
Plus d’un siècle que la Turquie refuse de parler de « génocide », qu’elle parle d’un contexte de guerre, de contexte, de circonstances. Ah et aussi qu’elle invoque des arguments juridiques pour justifier qu’elle conteste l’application rétroactive du terme génocide, défini après coup par la Convention de 1948 de l’ONU.
Il nous aurait donc fallu attendre une définition pour exister ? Comme si le droit avait le pouvoir de faire naître les faits ! Comme si une réalité n’existait qu’à partir du moment où elle entre dans une catégorie juridique.
A défaut d’autoriser un crime, l’absence de qualification en permet-elle le relativisme ? Comme si, faute de mot, l’horreur restait discutable. Comme si elle pouvait encore être nuancée, contextualisée, diluée.
Le droit constate, formalise. Parfois, il protège une réalité mais quand il arrive après, il porte en lui une forme de faiblesse : celle de courir derrière les faits au lieu de les empêcher.
Mais au-delà des arguments juridiques ou politiques, j’ai surtout compris que cette reconnaissance se heurte à une question de récit national, d’identité et d’équilibres internationaux. La Turquie est un acteur stratégique majeur, notamment au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, et cela pèse forcément sur la manière dont les États abordent la question. Frustrant d’admettre que nous ne pesons rien sur l’échiquier international.
Puis il y a eu 2020. La guerre du Haut-Karabakh. Quarante-quatre jours de combats entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Là encore, des sources concordantes font état d’un soutien politique et militaire de la Turquie à l’Azerbaïdjan, sans engagement direct officiellement reconnu. Le conflit est documenté en temps réel, notamment par des organisations comme Human Rights Watch ou Amnesty International, qui relèvent des atteintes aux civils et l’usage d’armes controversées.
Et puis 2023. Une offensive éclair. En quelques jours, le territoire bascule. Selon les données des Nations unies, plus de 100 000 Arméniens fuient leur terre — soit la quasi-totalité de la population arménienne du territoire.
Je me souviens m’être demandée combien de fois on pouvait revivre une même situation. Ce sentiment que l’histoire semble, d’une certaine manière, ne jamais complètement se refermer.
En 1915, les diplomates décrivent, alertent, documentent, sans que cela ne débouche sur une action capable d’arrêter le processus.
En 2020 et 2023, les institutions internationales observent, publient, condamnent — sans empêcher le résultat.
Entre les deux, plus d’un siècle. Et pourtant, une mécanique qui, au fond, reste étrangement similaire
Alors forcément, la question revient. Si en 1915 les réactions internationales avaient été suivies d’actions concrètes, est-ce que l’histoire aurait été différente ? Est-ce qu’Hitler aurait eu cette même certitude que le monde oublierait ?
Et aujourd’hui ? le monde ne peut plus dire qu’il ne savait pas.
Il sait plus vite. Il sait mieux. Il sait presque en temps réel.
Mais savoir ne suffit toujours pas.
Alors le problème ne réside peut-être plus dans l’absence d’information, ni même dans l’absence de qualification. Il réside dans ce passage, toujours incertain, entre condamner et agir.
Condamner, c’est reconnaître.
Agir, c’est s’exposer.
Je suis la petite fille d’une survivante du génocide arménien, née dans un village devenu turc. Dépouillée de ses terres, des siens.
Nous sommes un peuple qui n’a pas pu enterrer ses morts.
Et c’est d’une tristesse absolue de savoir que notre histoire n’est pas différente de celle de tant d’autres peuples…
Peut-être que le vrai combat, au fond, ce n’est pas seulement la reconnaissance. C’est le refus de l’oubli.
Parce qu’on dit qu’en trois générations, plus personne ne se souviendra. Et moi, pour une raison étrange, je n’ai pas envie qu’on oublie ma grand-mère.
Je n’ai pas envie qu’on oublie l’histoire de l’Arménie. Je n’ai pas envie qu’on oublie un million et demi de personnes.
Mais au fond, la question n’est peut-être pas seulement là.
Se souvenir ne suffit pas. Le monde s’est déjà souvenu. Il a déjà su.
La vraie question, c’est : qu’est-ce que cela empêche ?

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