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Six mois ont passé lorsque le 21 août 1857, la même 6ème Chambre du Tribunal correctionnel de la Seine se réunit pour juger Charles Baudelaire. Celui-ci, alors âgé de 36 ans, n’est connu que d’un cercle parisien très restreint et vient, après plusieurs années de labeur, de mettre enfin un terme à son recueil de poésie, qui reprend des textes composés depuis 1840.

L’ouvrage, intitulé les Fleurs du Mal et tiré à 1.100 exemplaires, est édité par un ami de l’auteur, Auguste Poulet-Malassis.
Six des poèmes du recueil (à savoir Les Bijoux, Le Léthé, À celle qui est trop gaie, Lesbos, Femmes damnées, Les Métamorphoses du vampire) sont immédiatement accusés de donner une image dégradée de la femme et notamment d’insister lourdement sur la prostitution et le lesbianisme.
Une partie de la presse réagit très vigoureusement à cette parution : pour Le Figaro, « Rien ne peut justifier (pour un) homme de plus de trente [ans] d’avoir donné la publicité du livre à de semblables monstruosités […] C’est un défi aux lois qui protègent la religion et la morale. L’odieux y coudoie l‘ignoble ; – le repoussant s’y allie à l’infect ».
Baudelaire cherche des soutiens mais il n’a pas bonne réputation (il lui est reproché à la fois sa vie dissolue et son goût de la provocation) et ne peut échapper à un procès.
Le substitut du Procureur Impérial est, une fois de plus, Ernest Pinard. Il le sait, un deuxième échec serait fatal, bref, il joue gros.
Échaudé par sa défaite dans le dossier de Mme Bovary, Pinard change de tactique et, plutôt que de s’attaquer indistinctement à l’ensemble de l’œuvre, il choisit de cibler davantage certains passages et de placer le Tribunal face à ses responsabilités : « croyez-vous qu’on puisse tout dire, tout peindre, tout mettre à nu, pourvu qu’on parle ensuite du dégoût né de la débauche et qu’on décrive les maladies qui la punissent ».
Après avoir décortiqué les poèmes qui font polémique, il exhorte, dans son réquisitoire, les juges à réagir « par un jugement contre ces tendances croissantes, contre cette fièvre malsaine qui porte à tout peindre, à tout décrire, à tout dire comme si la morale n’existait pas ».
Baudelaire est défendu par Gustave-Gaspard Chaix d’Est-Ange, qui ne manque pas de talent mais qui, à 25 ans, se révèle trop inexpérimenté pour une affaire de cette importance. Fils du célèbre avocat et homme politique Gustave Louis Chaix d’Est-Ange, il tente vainement de marquer les esprits dès le début de sa plaidoirie :
« Charles Baudelaire n’est pas seulement le grand artiste et le poète profond et passionné au talent duquel l‘honorable organe du ministère public a tenu lui-même à rendre un hommage public. Il est plus : il est un honnête homme, et c’est pour cela qu’il est un artiste convaincu… Son œuvre, il l’a longuement méditée… elle est le fruit de plus de huit années de travail ; il l’a portée, il l’a mûrie dans son cerveau, avec amour, comme la femme porte dans ses entrailles l’enfant de sa tendresse… »
L’avocat demande ensuite aux juges de ne pas se comporter comme des « critiques littéraires », de ne pas se « prononcer sur les modes opposés de comprendre et de rendre l’art’.
Au terme de sa démonstration, il conclut comme suit :
« Je vous ai dit ce qu’était Baudelaire, et qu’elles avaient été ses intentions ; je vous ai montré sa méthode, et son procédé littéraire, je viens de vous faire voir longuement qu’il n’y a rien dans son œuvre qui soit aussi osé, dans le fond et dans la forme, dans l’expression et dans la pensée, que tout ce que notre littérature imprime et réimprime tous les jours ; j’ai confiance que vous ne voudrez pas frapper ce galant homme et ce grand artiste et que vous le renverrez purement et simplement des fins de la poursuite ».
Mais ses mots ne sont pas entendus et cette fois-ci, c’est Ernest Pinard qui gagne la partie.
Quelques heures seulement après l’ouverture de l’audience, le Tribunal rend sa décision.
Il estime que « L’erreur du poète, dans le but qu’il voulait atteindre et dans la route qu’il a suivi, quelque effort de style qu’il ait pu faire, quel que soit le blâme qui précède ou qui suit ses peintures, ne saurait détruire l’effet funeste des tableaux qu’il présente au lecteur, et qui, dans les pièces incriminées, conduisent nécessairement à l’excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur ».
Baudelaire est condamné à 300 Francs d’amende et son éditeur doit, quant à lui, s’acquitter d’une somme de 100 Francs.
Le poète vit très mal cette sentence, qu’il est d’ailleurs dans l’impossibilité matérielle d’exécuter et écrit à l‘Impératrice Eugénie afin de solliciter une diminution du montant de l’amende. Sa demande sera partiellement entendue et il ne doit finalement plus régler que 50 Francs.
Quelques consolations viennent cependant redonner un peu d’espoir à Baudelaire.
Au premier rang de celles-ci, les mots que lui adresse après la décision Victor Hugo :
« Vos Fleurs du Mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Je crie bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu’il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu’il appelle sa morale ; c’est là une couronne de plus ».
Les Fleurs du Mal ne reparaîtront qu’en 1861 sans les six poèmes interdits.
Les suites du procès ne seront pas non plus faciles pour Poulet-Malassis : condamné à la prison pour dettes, il est incarcéré à la prison de Clichy en 1862 avant, une fois libéré, de s’enfuir à Bruxelles.
L’affaire ne s’arrêtera pas là : une loi du 25 septembre 1946 permet, en effet, la révision des condamnations prononcées pour outrage à la morale publique.
Le 31 mai 1949, la Cour de Cassation, saisie par la Société des Gens de Lettres réhabilite enfin, 92 ans après, Les fleurs du mal.
Elle considère que le délit d’outrage aux bonnes mœurs n’était, en l’absence d’obscénité du texte, pas caractérisé :
« Les poèmes faisant l’objet de la prévention ne renferment aucun terme obscène ou même grossier et ne dépassent pas, en leur forme expressive, les libertés permises à l’artiste ; que si certaines peintures ont pu, par leur originalité, alarmer quelques esprits à l’époque de la première publication des « Fleurs du Mal » et apparaître aux premiers juges comme offensant les bonnes mœurs, une telle appréciation ne s’attachant qu’à l’interprétation réaliste de ces poèmes et négligeant leur sens symbolique, s’est révélée de caractère arbitraire ; qu’elle n’a été ratifiée ni par l’opinion publique, ni par le jugement des lettres ».
ÉPISODE 3 : Eugène Sue et… tous les autres
Ernest Pinard ignorait évidemment que la condamnation qu’il avait contribuée à obtenir ne passerait pas l’épreuve du temps lorsqu’il acheva, à la fin du mois de septembre, sa trilogie de cette année 1857 en s’attaquant aux Mystères du Peuple, d’Eugène Sue, dont les deux derniers tomes venaient de paraître.
Contrairement à nos deux exemples précédents l’œuvre, gigantesque fresque sur l’histoire d’une famille prolétaire à travers les âges, concerne un ouvrage à succès, tiré à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Elle est perçue par les autorités impériales comme faisant l’apologie de la lutte contre les pouvoirs en place et, plus généralement, comme susceptible de propager les idées socialistes.
Le roman est poursuivi pour outrage à la morale publique et religieuse, et aux bonnes mœurs, excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres, excitation à la haine et au mépris du gouvernement, apologie de faits qualifiés de crimes ou délits par la loi pénale et, enfin, attaques contre le principe de l’autorité.
Ce procès est d’autant plus particulier qu’Eugène Sue est mort quelques mois plus tôt.
Le 25 septembre 1857, la sentence est rendue et elle est redoutable : l’entière suppression des Mystères du peuple est prononcée.
Si en cette année 1857, Ernest Pinard a bien mérité du Second Empire, la chute de ce dernier, lors de la guerre de 1870-71, l’amènera, à son tour, à avoir affaire à la justice.
Accusé de complot contre le gouvernement, il est arrêté, en février 1871, à Autun et en sortira, au bout de quelques jours, faute de preuves suffisantes.
Au lendemain de sa mort, survenue en 1909, Le Figaro évoqua une vie « Vouée toute entière au principe d’autorité ».
Les tribunaux n’en avaient, quant à eux, pas fini avec la littérature.
Parmi de nombreux exemples, citons le procès intenté, en 1880, devant le Tribunal d’Étampes, à Guy de Maupassant, à la suite de la publication du poème Au bord de l’eau.
L’affaire n’empêchera pas la publication du poème et vaudra à Maupassant de recevoir une très belle lettre, écrite par Flaubert qui s’exprimait, ainsi, en connaisseur, quelques jours seulement avant sa mort :« Hé bien, ils sont jolis à Étampes ! Allons-nous relever de tous les tribunaux du territoire ? Prévenu « pour outrage aux mœurs et à la morale publique », deux aimables synonymes, qui font deux chefs d’accusation. Moi, j’avais à mon compte un troisième outrage : « et à la morale religieuse », quand j’ai comparu avec Madame Bovary. Procès qui m’a fait une réclame gigantesque, et à laquelle j’attribue les trois quarts de mon succès. Qu’on vous poursuive pour un article politique, soit ; bien que je défie tous les parquets de m’en démontrer l’utilité pratique ; mais pour des vers, pour de la littérature. Non ! c’est trop fort ! Ils vont te répondre que ta poésie a des tendances obscènes ! Avec la théorie des tendances, on peut faire guillotiner un mouton, pour avoir rêvé de la viande. Il faudrait s’entendre définitivement sur cette question de la moralité dans l’État. Ce qui est beau est moral, voilà tout et rien de plus. La poésie, comme le soleil, met de l’or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas. Tu as traité un lieu commun, parfaitement, et tu mérites des éloges au lieu de mériter l’amende et la prison ».