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Sans doute vous propose aujourd’hui le deuxième épisode de la chronique littéraire de Mirna Helou, « In the Mood for Books® », clin d’œil au chef-d’œuvre cinématographique de Wong Kar-wai. À l’heure où, selon le dernier baromètre du Centre national du livre réalisé par Ipsos, les Français lisent de moins en moins, il nous a paru essentiel de vous proposer un regard, forcément subjectif, sur le meilleur de la création littéraire contemporaine. Vous donner envie de lire, ou de relire, pour vous évader du quotidien ou mieux comprendre la complexité du monde : telle est notre ambition éditoriale, et ce qui fait la singularité de notre place parmi les acteurs de la presse digitale.
« In the mood for…Liberté chérie »
Dans un de mes films préférés, Les Évadés, le protagoniste, Andy Dufresne, mélomane injustement incarcéré à vie, se chantonne des airs, en particulier le « duettino » des Noces de Figaro qu’il connait par coeur de l’avoir tant écouté. Un jour, à la faveur du manque de vigilance d’un des gardiens, Dufresne réussit à diffuser dans tous les haut-parleurs de la prison l’extrait de l’opéra de Mozart. Face au vinyle qui tourne sous le diamant, il arbore le sourire béat de celui qui touche la grâce : durant quelques minutes, il fait don à tous ses co-détenus d’un horizon plusvaste que tous les murs, le Beau au milieu du sordide.
Cette histoire est oeuvre de fiction, le scénario du film, écrit par Frank Darabont, est inspiré par une nouvelle de Stephen King, pourtant c’est exactement ce qu’Olivier Grondeau, lui, a réellement vécu. C’est dire à quel point la fiction touche parfois à la vérité des expériences humaines.
Très tôt, Olivier décide de voyager et de découvrir le monde, sans téléphone, sans véhicule, avec un budget réduit et un sourire communicatif. Il parcourt les kilomètres, lit beaucoup, s’installe parfois quelques semaines dans une région, puis repart.
Dans ce texte publié à l’occasion de la rentrée littéraire, il est question d’un voyage ayant pour destination la ville indienne de Lahore. Le narrateur fait étape en Iran, à Chiraz. Au matin, quatre policiers font irruption dans l’auberge de jeunesse, l’arrêtent et le transfèrent dans les geôles des services de renseignement d’État.

À l’heure où le mouvement « Femme, Vie, Liberté » fleurit en Iran, il subit interrogatoire sur interrogatoire, avant d’être accusé d’espionnage pour l’étranger. Ni sa famille ni l’ambassade de France ne sont informées de son arrestation, sa détention n’obéit à aucune loi.
Entre les murs de la cellule, la terreur est non seulement semée mais aussi cultivée, les liens entre prisonniers empêchés, les privations orchestrées pour briser l’âme. Dans une temporalité complètement relative, sans même savoir s’il y aura, un jour, un « après », le jeune homme comprend qu’il lui faut survivre ou sombrer.
À l’instar de Dufresne dans le film, c’est en lui qu’il trouve le moyen de sa survie, plus précisément dans sa culture artistique : sur l’écran qu’est la face interne de son front, il projette ses films préférés, recherche les scènes des dessins animés qui l’animaient, plus jeune.
Quand il ne danse pas mentalement sur la pop de Britney Spears, il s’appuie sur les mots de Nerval et tâche, jour après jour, de les retrouver tous. Quand il ne danse pas mentalement sur la pop de Britney Spears, il s’appuie sur les mots de Nerval et tâche, jour après jour, de les retrouver tous. « L’Usage du Monde » de Nicolas Bouvier l’habite, quand il ne repasse pas en silence la poésie persane, riche et belle, qu’il tente d’apprivoiser. La nuit est jeune, les journées sont longues, il n’y a plus de notion de temps. On lui enseigne l’expression perse « Fekr nakon », ne réfléchis pas.
De fait, il ne réfléchit pas, il résiste.
Chaque détail, même le plus dérisoire, devient acte de rébellion, en particulier le soutien à d’autres détenus, torturés et à bout de forces. Autant d’actes minuscules qui n’ont sans doute pas tant vocation à prouver quoi que ce soit aux autres qu’à se prouver à lui-même qu’il estencore humain. De quelques instants de joie et de tendresse, il fait une phrase de perles.
Le livre, qui a figuré dans les sélections du Grand Prix du roman de l’Académie française et du Prix Goncourt, couvre les soixante-douze jours d’enfermement au secret, « dans la nuit » où, malgré l’obscurantisme, quelque chose a continué de briller, loin du ressentiment et de la haine.
Une prose qui sonne comme un rappel de ce que peut l’art : nourrir la vie..
Joseph dans la nuit, d’Olivier Grondeau Éditions L’Iconoclaste

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