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Chronique gonzo depuis le paradis confisqué

Haïku d’ouverture :
Dollars en cascade—
Les locaux fuient leur île
Sous l’or des géants
Marc Benioff roule en Hummer blanc dans les rues de Waimea, Hawaii. Derrière ses lunettes de soleil, le PDG de Salesforce observe son royaume de 600 acres acquis en silence, par le biais de sociétés écrans anonymes. Valeur : 100 millions de dollars. Pendant ce temps, le prix médian des maisons a explosé de 87% depuis la pandémie, dépassant 1 million de dollars dans cette ville agricole de 10 000 habitants.
Bienvenue dans le laboratoire grandeur nature de l’échec de la théorie du ruissellement.
## L’archipel des milliardaires
Les chiffres donnent le vertige : Zuckerberg possède désormais plus de 2 300 acres sur Kauai (300 millions de dollars), ayant récemment ajouté 962 acres en 2025, Larry Ellison contrôle 98% de l’île de Lanai (achetée 300 millions en 2012), Oprah accumule environ 1 000 acres sur Maui répartis entre Hāna et Kula. Jeff Bezos, Marc Benioff… la liste s’allonge comme un Who’s Who de la tech élite américaine.
Face à cette razzia foncière, la réalité locale éclate : 48% des logements de West Maui étaient des locations de vacances avant l’incendie de 2023, montant à 51% après, laissant seulement 32% pour les résidents : NPR, la radio publique américaine révèle que depuis 2020, Benioff a acheté 22 parcelles supplémentaires, transformant des communautés rurales en réserves privées pour ultra-riches.
Micro-haïku :
Aloha spirit—
Vendu au plus offrant
## La théorie du ruissellement à l’épreuve du réel
« Quand vous avez les locaux qui sont expulsés de villes comme ça, et plus de défis avec des gens qui déménagent ici, ça crée plus de concurrence pour acheter des terres », témoigne un résident anonyme de Waimea dans l’enquête NPR. « À quel moment Hawaii ne devient plus Hawaii, s’il n’y a plus d’Hawaiiens ici ? »
Cette interrogation frappe au cœur de l’imposture néolibérale. Où sont les emplois promis ? Où est la prospérité qui devait « ruisseler » vers les communautés locales ? La vérité surgit, brutale : selon le recensement américain de 2020, 53% des Hawaiiens natifs vivent désormais hors de l’État, contre 45% en 2010. L’exode s’accélère.
Le ruissellement opère, mais à l’envers. C’est un tsunami d’éviction qui balaye les familles multi-générationnelles, remplacées par des « digital nomads » et des maisons secondaires vides 300 jours par an.
## L’anthropologie de la gentrification climatique
Un agent immobilier de Lahaina, devenu militant après les incendies de 2023, livre un témoignage glaçant dans Civil Beat: « En tant qu’agent immobilier avant l’incendie, j’ai vu la croissance incontrôlée des locations de vacances approfondir notre crise du logement et déplacer les locaux. »
Les chiffres de cette colonisation high-tech sidèrent : en 2023, les locations de vacances ont généré plus de 3 milliards de dollars à Hawaii, principalement pour des propriétaires non-résidents. Pendant ce temps, 6 208 locations de vacances, dont 96% se concentrent dans West et South Maui, monopolisent l’habitat là où les familles locales cherchent désespérément un toit.
Le contraste social saute aux yeux : la fortune de Benioff (10,3 milliards de dollars selon Bloomberg) augmente de 9,5 millions par jour, tandis que le revenu médian des ménages du comté de Hawaii (Big Island) plafonne à 77 215 dollars en 2023.
Haïku de la résistance :
Anciens propriétaires—
Serveuses chez eux
Dans leur propre terre
## L’asphyxie du quotidien : quand survivre devient un luxe
Au-delà de l’immobilier, c’est tout l’écosystème de survie qui s’effondre. Les chiffres du rapport ALICE (Asset Limited, Income Constrained, Employed) de 2024 révèlent une réalité glaçante : 45% des ménages hawaiiens vivent sous le seuil de survie, ne pouvant couvrir leurs besoins de base.
Pour une famille de quatre personnes, le « budget de survie » atteint 110 112 dollars par an – incluant logement, garde d’enfants, nourriture, transport, santé et technologie. Pour un adulte seul : 44 292 dollars. Bien au-dessus du seuil de pauvreté fédéral (30 000 dollars pour une famille de quatre), mais en-deçà de la réalité hawaiienne.
Haïku de l’inflation :
Lait à dix dollars—
Le paradis se monnaye
Goutte par goutte
Les exemples concrets sidèrent : un gallon de lait conventionnel coûte 9 dollars (10 dollars en bio), une miche de pain 7 à 12 dollars, des œufs locaux bio 9 à 14 dollars. Selon l’USDA, les coûts alimentaires hawaiiens dépassent de 52% ceux du continent américain. Une famille de quatre dépense 1 000 à 1 500 dollars mensuels rien qu’en épicerie.
L’inflation frappe encore plus dur à Honolulu : 2,7% en mai 2025 contre 2,4% nationalement. Les prix alimentaires à domicile ont bondi de 6%* – trois fois la moyenne US. Cette spirale transforme chaque course en calcul existentiel.
## L’exode silencieux des classes laborieuses
Le rapport ALICE 2025 livre un chiffre effrayant : un tiers des familles hawaiiennes envisage de quitter l’État. Parmi les ménages ALICE, 46% peinent à se nourrir, contre 28% de la moyenne hawaiienne. Les Hawaiiens natifs représentent 58% de ces familles en détresse financière.
Cette hémorragie démographique ne touche pas les milliardaires. Pendant que les enseignants, infirmières, employés de commerce fuient vers le Nevada ou l’Arizona, les Zuckerberg et Benioff agrandissent leurs domaines. L’indice du coût de la vie hawaiienne atteint 193,3 (versus indice 100 pour l’ensemble des Etats-Unis), avec des pics à 315 pour l’immobilier et 164,2 pour les services publics.
Micro-haïku économique :
Essence à 5 dollars—
Partir coûte moins cher
Que rester
Des 20 emplois les plus communs à Hawaii, 9 paient moins de 20 dollars de l’heure. Parmi tous les travailleurs de ces secteurs, 38% vivent sous le seuil ALICE. L’ironie cruelle : ceux qui font tourner le « paradis » – serveurs, femmes de ménage, guides touristiques – ne peuvent plus se l’offrir.
## Le miroir français de cette dystopie
Cette analyse résonne étrangement avec nos propres métropoles françaises. Paris, Nice, Bordeaux… partout la même mécanique : l’hyper-concentration de capitaux détruit le tissu social local. Airbnb vide les quartiers populaires, les crypto-millionnaires achètent des châteaux, pendant que les classes moyennes fuient vers la périphérie.
Hawaii devient le cas d’école parfait pour comprendre l’imposture du ruissellement : plus les riches s’enrichissent dans leurs enclaves dorées, plus ils appauvrissent l’écosystème social qui les entoure.
## L’art de la résistance paniolo
Face à cette prédation, des initiatives émergent. Lahaina Strong, mouvement grassroots mené par Paele Kiakona, a réussi à faire voter le Senate Bill 2919, permettant aux comtés de convertir les locations de vacances en logements permanents. « Ce cycle vicieux qui privilégie le profit aux gens doit cesser », martèle l’agent immobilier converti.
Cette résistance rappelle l’histoire de l’île : quand les premiers bovins, cadeaux au roi Kamehameha Ier en 1793, ont proliféré de manière incontrôlée, ce sont les cowboys hawaiiens, les paniolos, qui ont appris à les dompter.
Aujourd’hui, les nouveaux paniolos s’appellent activistes communautaires, agents immobiliers repentis, élus locaux. Ils luttent contre une autre espèce invasive : les milliardaires de la tech.
Haïku final :
Le lasso paniolo
Enserre enfin le capital—
L’île respire
## Epilogue gonzo
Au moment où j’écris ces lignes depuis Paris, Marc Benioff vient d’acquérir 1 000 acres supplémentaires à Kauai. Sa fortune personnelle augmente de 9,5 millions de dollars par jour selon Bloomberg. Pendant ce temps, une famille hawaiienne sur quatre ne peut plus se loger décemment dans sa propre terre ancestrale.
Le ruissellement ? Une métaphore hydraulique pour décrire une réalité bien plus prosaïque : l’accaparement. Quand les riches pissent leur trop-plein de liquidités, ça ne ruisselle pas vers le bas. Ça noie les pauvres.
Post-scriptum en forme de koan économique :
Dans le système capitaliste hawaiien contemporaire, qui possède vraiment le paradis ? Celui qui l’achète ou celui qui en est chassé ?