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Les passages sont des univers à part entière : ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre.
Des souvenirs, en passant
C’est celui de ma jeunesse. Celui que je prenais les jours de pluie pour éviter de remonter tout le Faubourg Montmartre. Comme ont dû le faire des millions de personnes avant moi depuis que ces passages existent à la toute fin du XVIIIe siècle. Mais c’est bien plus tard que j’ai compris leur charme, leur beauté et leur différence. Quand, aujourd’hui, au moment où j’y entre, presque à l’angle du Faubourg Montmartre et de la rue de Provence, j’ai toujours l’impression d’être télétransporté dans une autre dimension. C’est par lui que je rejoignais mes copains sur les Grands Boulevards.
La plupart venaient d’Algérie et de Tunisie en 1962 ; on connaît la suite. Enfant de parents grecs, j’avais vécu des phrases blessantes mais, à entendre mes amis, je compris ce que pouvait être la haine dont ils ont souffert en arrivant en France ; leur pays pourtant. Reste que, même si ce n’est pas le plus spectaculaire, le plus ancien ou le plus recherché, c’est MON passage. C’est donc une chronique aussi nostalgique que subjective.
C’est monsieur Jean-Baptiste Verdeau qui lui donna son nom en 1846 ; se situant ainsi dans la droite ligne du passage Jouffroy, dont il était aussi le promoteur et actionnaire. Mon passage a toujours été le « petit dernier », sans importance face à la solennité des autres.
Seule est remarquable la haute verrière dite « en poisson » et un style néoclassique. Jusqu’à ce que l’Hôtel Drouot s’installe et attire marchands d’arts et de livres anciens. Autre particularité : il est très court. La percée de la rue de la Grange Batelière ayant provoqué la césure. Une rivière souterraine qui porte son nom et qui, dit-on, coule juste en-dessous avant d’aller saluer les petits rats de l’Opéra. Bref, un passage sans grande histoire mais pas sans mystère.
C’est un peu le frère aîné puisque construit un an avant Verdeau par les mêmes actionnaires. Il part du boulevard Montmartre, tourne en angle gauche au bout de quatre-vingt mètres, juste devant l’hôtel Chopin. Puis il descend quelques marches pour faire un angle droit, cette fois, jusqu’à la même rue qui le sépare de Verdeau.
Il fait la fierté des Parisiens puisqu’il est le premier passage entièrement construit en métal et en verre. Seuls les éléments décoratifs sont en bois. Par ailleurs, il s’agit également du premier passage chauffé par le sol.
Mais sa notoriété tient également à son voisinage. Au début des années 1880, sur le terrain qui jouxte Jouffroy, Arthur Meyer, le fondateur du journal « Le Gaulois » et le caricaturiste Alfred Grévin, ont l’idée de créer une galerie de personnages en cire qui prit très vite le nom de Musée Grévin. La sortie du musée, ornée d’un décor composé de divers personnages, contribue pour une large part à son succès. En 1912, son attrait décroissant, il faillit être démoli. Échappant au pire, il fut modernisé en 1932 ; se dotant notamment de rampes électriques. Consécration en 1974, le passage Jouffroy est classé monument historique. De quoi pouvoir toiser sans honte son vis-à-vis de l’autre côté du boulevard Montmartre : le passage des Panoramas.
Ouvert en 1800, il est sans conteste l’un des plus vieux de Paris. Construit là où était l’hôtel de Montmorency-Luxembourg. La porte d’origine était dans la rue Saint-Marc, en face justement, de la rue des Panoramas. Son nom provient d’une attraction commerciale, appartenant à l’ingénieur et inventeur américain, Robert Fulton, venu à Paris offrir ses dernières inventions à Napoléon et aux autres membres du Directoire : « Le bateau à vapeur » ou encore « Le sous-marin et ses torpilles » . Prémices de l’accélération de ce qui allait être la « Révolution industrielle ». En attendant la réponse de l’Empereur, Fulton subventionne son projet grâce à l’argent que lui rapporte une exposition commerciale installée juste au-dessus de l’entrée. Il s’agissait de deux rotondes où étaient peints des « tableaux panoramiques » représentant des paysages de Paris, Rome, Jérusalem et bien d’autres villes.
Mais Napoléon, peu adepte de ces trouvailles, déclina la proposition de Fulton qui partit la vendre aux Anglais. Plus tard, c’est un armateur, l’américain James William Thayer, qui acquit l’ancien hôtel aux enchères. Trouvant, par cette attraction laissée sur place par Fulton, le moyen de rentabiliser les lieux, il fit percer le premier tronçon du passage qui prit le nom de « Panoramas », en souvenir des rotondes, détruites en 1831.
Dans cette première moitié du dix-neuvième siècle, les devantures des boutiques du passage des Panoramas rivalisaient de séductions : boiseries décorées, miroirs pour attirer l’acheteur… Là se succédaient confiseurs, bottiers, gantiers, orfèvres, éditeurs de musique, chapeliers, marchands de jouets, libraires, magasins de modes, épiceries fines. Autant de commerces de luxe, dont les « réclames », à la dernière page des journaux, se plaisaient à signaler l’arrivée de nouveautés en toutes sortes.
C’est un peu plus loin qu’en 1825 commence la construction d’une nouvelle galerie. Le passage Choiseul – du nom de la rue du ministre des Affaires Étrangères et ministre de la Guerre de Louis XV. Il est l’un des plus longs des passages parisiens, (cent-quatre-vingt-dix mètres pour une largeur de presque quatre mètres). Le rez-de-chaussée et l’entresol sont occupés par des commerces, avant que ne commence, de part et d’autre, la partie résidentielle sur quatre étages. Plus en retrait des Grands Boulevards par rapport à ses « confrères », le passage Choiseul à connu des moments de désuétude, jusqu’à ce qu’un jeune créateur japonais s’y installe. Au début des année 70, Kenzo ouvre une boutique qui devient vite branchée, attirant la jeunesse parisienne, et au-delà.
Peu après, l’ensemble qu’il forme avec le passage Sainte-Anne est également inscrit aux monuments historiques en 1974.
Nommé ainsi en l’honneur des victoires napoléoniennes lors de la campagne d’Égypte, il a été créé en 1798. Devenant le plus ancien et le plus long des passages de la capitale. Avec ses 360 mètres de long et son impressionnante verrière de 370 mètres, il en impose. Mais, pour moi, c’est le Sentier, quartier qui doit son nom à la rue éponyme, créée au XVIIe siècle sur un sentier menant à l’époque aux remparts de Charles V (1338-1380)
Situé entre la rue Réaumur et le boulevard Bonne Nouvelle, ce n’est pas le plus flamboyant, le plus glamour, mais c’est – pour moi – le plus attachant. Après une première vie où des artisans – surtout des imprimeurs – ont été très présents, c’est dans la deuxième partie du XXe siècle que l’endroit prend une dimension économique et médiatique, notamment avec le film « La vérité si je mens ». C’est là-bas, dans un joyeux désordre, que les commerçants s’approvisionnaient pour leur boutique de vêtements. Sûrs qu’ils étaient d’être tendance car les deux talents qu’ils offraient à leurs clients, était la qualité et la réactivité pour créer de nouveaux modèles. C’est parfois jour et nuit que l’on pouvait entendre les machines qui allaient fournir ensuite les magasins de mode. Dans un quartier qui ne dormait pas puisque la plupart des journaux étaient également installés entre le faubourg Montmartre et la rue Réaumur.
Tout cela dans une ambiance conviviale, où l’on invitait celui qui ne pouvait pas payer. Comme le chante une chanson de Jean Jacques Goldman, ça parlait un peu fort mais tous toujours attentifs aux autres.
Aujourd’hui, tout est parti en proche banlieue. Les rue Poissonnière, du Caire, Saint-Denis, Cléry… toutes sont bien silencieuses, remplacées par les nouveaux seigneurs de la technologie ; le « Silicon Sentier » comme l’a surnommé Bertrand Delanoë quand il était maire de Paris. « Sic transit gloria mundi « , ainsi passe la gloire du monde…
Bien sûr, il y a bien d’autres passage évoqués dans de nombreux ouvrages bien plus savants que moi, mais je vous l’avais dit en commençant cette dernière chronique : elle est aussi nostalgique que subjective…