Partager cet article

PREMIERE PARTIE : DE ROME À ITRI
Me voici donc enfin à la case départ ! Rome et les thermes de Caracalla, non loin du centre-ville et du circus Maximus.
Juste à côté de ceux-ci, la place Numa Pompilio et une grande borne romaine qui marque le départ officiel de la via Appia antica.
Le randonneur s’engage alors dans la via san Sebastiano, route pavée sans trottoir et ceinte de hauts murs de chaque côté protégeant des villas patriciennes. L’objectif est surtout, sur cette toute première portion, d’éviter de se faire écraser par des voitures à vitesse déjà importante, puisque par nature il ne peut y avoir de piétons à cet endroit là.
On continue ainsi quelques centaines de mètres jusque l’arc de Drusus, fameux général romain et fils adoptif de l’empereur Auguste, qui précède de très peu l’enceinte aurélienne qui marquait la fin de la Rome antique et qui la marque toujours aujourd’hui.
En effet une fois passé la porte San Sebastiano taillée dans l’enceinte, une première surprise attend le randonneur : devant lui la campagne romaine, alors qu’un quart d’heure plus tôt il se débattait dans le trafic automobile.
A cet endroit démarre en effet le parc naturel de la via Appia antica, un des tronçons les mieux préservés de tout le trajet sur une une quinzaine de kilomètres de l’antique route. Cette promenade dans ce parc naturel, l’une des préférées des romains, attire de plus en plus de touristes. Il faut dire qu’elle assez attractive : loin de la foule du centre de Rome on se déplace tout droit sur une route de l’Antiquité à l’ombre des ifs avec, partout à droite comme à gauche, des monuments romains de première importance : catacombes de San Sebastiano, mausolée de Romulus, mausolée de Cecilia Metella, tombe de Sénèque, tumulus des Horace et des Curiace, et tant d’autres… bref des lieux de première importance qui tous se visitent, le tout donc en pleine campagne. Pas étonnant dès lors que désormais on trouve à l’entrée du parc naturel des loueurs de vélos électriques pour se déplacer plus rapidement et surtout prendre les deux sentiers de terre qui bordent la route antique… celle-ci, compte tenu de l’usure du basalte au bout de 24 siècles et de son implantation irrégulière, présente en effet beaucoup d’inconvénients pour le marcheur et pour le cycliste, avec les trous formés au fil des siècles.
C’est la première surprise de l’itinéraire : je marcherai plus souvent à côté de la via Appia antica que dessus directement afin de prévenir les risques d’entorse notamment.
Au bout de cette quinzaine de kilomètres de basalte dans ces conditions, que malheureusement trop de touristes arrêtent en chemin de peur d’une trop grande distance, on sort du parc naturel pour rejoindre la petite ville de Santa Maria del Mole, ou un train ramène dans le centre de Rome, en une demi-heure, les plus courageux des promeneurs.
Mais une fois sorti du parc naturel, pour le randonneur qui veut aller jusque Brindisi, l’aventure commence : plus de signalisation, juste le topo…
Il faut donc s’engager sur un chemin beaucoup moins bien entretenu sur un ou deux kilomètres qui va se terminer au beau milieu d’une Zone d’Activité Commerciale comme il y en a partout … et au beau milieu de celle-ci, le McDo le plus improbable de tous, puisque construit littéralement au dessus d’une zone archéologique, avec une large portion de la route antique, accessible en sous-sol du fast-food et plutôt bien mise en valeur.
Néanmoins à peine 6 heures après mon départ me voici confronté à la colère justifiée de Rumiz dans un raccourci terrible : la sous-culture US contre l’héritage antique…difficile de rêver plus belle entrée en matière.
Une fois remis de ce choc et après avoir traversé cette ZAC, pour la première fois et pas la dernière du parcours, je rejoins l’Appia antica qui épouse le tracé de l’Appia nuova, cette nationale 7. Celle-ci doit affronter la montée vers les monts albains, ces collines du sud de Rome où, depuis toujours, les romains vont chercher un peu de fraicheur l’été, et notamment le plus célèbre d’entre eux, le pape, qui bénéficie de sa fameuse résidence d’été à Castel Gandolfo.
En attendant le randonneur lambda attaque 8 km de montée ininterrompue au milieu du trafic automobile pour traverser plusieurs localités et finir fourbu dans l’une des plus charmantes des monts albains : Ariccia
Bilan de ces 29 premiers kilomètres : O ampoule aux pieds grâce à la crème de prévention étalée avant le départ le matin, sous des chaussettes à double épaisseur pour éviter les frottements, mais des courbatures partout ailleurs…et un début de commencement de certitude : le voyage sera exceptionnel et il n’y aura aucune raison de ne pas aller au bout.
L’étape du lendemain entre Ariccia et Cisterna di Latina sera un merveilleux résumé du reste du parcours jusqu’à Brindisi : terrain accidenté, tracé de la route antique pas très facile à trouver en l’absence complète de signalisation, chemins blancs, traversées de propriétés agricoles dans les vignes …et basalte antique qui apparait puis disparait comme par enchantement. Sans oublier que, parfois, les cantonniers italiens ont simplement mis du macadam par-dessus en laissant des traces à droite ou à gauche de la route : résultat, on roule sur une route moderne mais on se gare dans certaines localités sur du basalte présent depuis 24 siècles.
Bien que située à une trentaine de kilomètres à peine de Rome, Ariccia garde un parfum de petite ville de province, posée en pleine campagne, que l’on rejoint très rapidement pour retrouver les traces d’un vieil aqueduc abandonné dans la végétation. Mais comme nous sommes toujours dans les monts Albains, le terrain est très accidenté. Il faut affronter quelques montées particulièrement raides, avant de descendre dans la campagne romaine très calme…soleil, lumière de fin d’été, rythme régulier de la marche …loin de tout, je commence à comprendre de quoi sera fait cette randonnée.
Et notamment lorsque le topo m’emmène jusque à ce que je crois être un cul de sac en plein champ.
Alors que le topo m’annonce qu’il faut aller tout droit et que se dresse face à moi une forêt infranchissable en apparence, je suis contraint de descendre marcher dans un ruisseau avec de l’eau jusqu’à la cheville sur plus d’un kilomètre…lorsque je pourrais enfin sortir du lit de celui-ci, et après avoir traversé un jardin privé devant son propriétaire surpris de me voir sortir de nulle part comme un diable de sa boîte, j’aurais rallongé mon temps de parcours de plus d’une heure et demie.
J’aurais ainsi appris à mes dépens qu’il faut toujours se fier au topo et qu’en l’occurrence j’aurais dû traverser la forêt : en réalité si la végétation a caché le chemin c’est que personne ne marche sur la via Appia antica à cet endroit ou en tout cas, au vu de la hauteur de la végétation, depuis au moins deux ans.
Reprenant le cours de ma marche, je m’enfonce à nouveau dans un sous-bois, pour traverser un pont branlant en bois avant de déboucher sur un endroit totalement improbable : un vignoble en pente, délimité par un mur romain sur plus de deux cents mètres, entre la vigne et le mur d’un sentier très étroit. La question qui vient à l’esprit est comment et quand un agriculteur a pu prendre possession de ce bout de voie romaine.
L’étape se termine en direction de Cisterna di Latina le long d’une jolie route de campagne.
Dans cette petite ville construite toute en longueur, une atmosphère d’Italie du sud déjà, bien que Rome soit encore proche, avec ses places et sa « passegiata » nocturne.
Le lendemain, l’étape se fera …en train ! Le topo précisant que le tracé de la via Appia antica se confondait avec celui de la nationale d’aujourd’hui, parfaitement rectiligne sur 40 kilomètres et que la marche devait se faire le long d’une glissière de sécurité, j’ai trouvé plus prudent de m’éviter ce pensum sans grand intérêt.
Tout à mon obsession de ne pas quitter le chemin antique et encore, au bout de deux jours, totalement novice dans la pratique de la randonnée au long cours, je n’ai pas imaginé deux secondes une option alternative comme marcher le long des chemins de halage, en contrebas de la nationale. Quitte à devoir rallonger le trajet de quelques kilomètres, à force de devoir épouser les contraintes de passage des cours d’eau.
Me voici donc à Terracina au soir de cette troisième journée, première étape en bord de mer.
Il se trouve que j’étais au cours d’un voyage précédent déjà passé à Terracina et que je savais qu’il fallait quitter le bas de la ville, typique de ses constructions italiennes d’habitat collectif du miracle économique des années 1950 mais qui ont mal vieilli, pour grimper en hauteur.
Cette petite ville fait en effet partie de ces endroits méconnus qui abritent de très belles ruines romaines en leur centre historique : en l’occurrence un beau théâtre sur la place ancestrale, entouré de maisons toujours habitées aujourd’hui, le tout inséré désormais dans un décor Renaissance du plus bel effet : en clair un charme fou sur cette place, entre basilique du 15eme, palais à arcades et théâtre romain avec, au fond, une terrasse qui se prolonge pour donner une vue magnifique sur la mer cent mètres plus bas.
Et parce que l’on cherche toujours la certitude quasi obsessionnelle d’être sur la via Appia antica, dans la rue qui monte au théâtre, des bornes romaines à tête de lion là depuis plus de deux mille ans…
Le lendemain, retour de la marche à pied qui ne sera plus interrompue jusqu’à Brindisi.
Au départ de Terracina, une montée par les ruelles du centre historique vers le haut du village et ses villas patriciennes début 20ème, cachées derrière les murs blancs recouverts de bougainvillées avant d’arriver à un autre joyau méconnu sur le chemin : le temple de Jupiter Anxur, à la fois très préservé et un peu reconstruit dont les arcades géantes dominent toute la ville, offrant une vue incroyable sur la mer. Un bâtiment très imposant au milieu de la végétation et à l’écart des axes de circulation. On ne peut même pas dire que la signalisation pour y arriver soit précise ou moderne.
Puis le randonneur se voit offrir une magnifique surprise : une balade sur un sentier qui, bien que large, est strictement interdit aux véhicules motorisés et protégé en tant que tel, surplombant la mer d’un à pic assez vertigineux.
Un très modeste parapet protège le marcheur qui profite ainsi d’un panorama exceptionnel sur un peu plus de deux kilomètres. Puis l’heure de la descente vers la plaine approche au moment ou ce sentier se fond dans une petite route.
Je garde un souvenir très précis de cet endroit pour deux raisons :
La première c’est qu’au milieu de la route et desservant un habitat isolé, il y avait un marchand de fruits ambulant dans un camion qui semblait tout droit sorti d’un film italien des années 60. Les ménagères venaient remplir leurs cabas de fruits et légumes vendu à des prix défiant toute concurrence (tout à moins d’un euro le kilo : tomates, citrons, haricots verts, pastèque…). Je ne suis pas complètement sûr que cette profession existe encore en France…
La seconde c’est que c’est précisément à cet endroit que j’ai failli me faire une entorse qui m’aurait conduit à interrompre mon périple de manière stupide.
J’avais en effet commis l’erreur du débutant qui consiste à lire son topo en marchant. Bien évidemment le seul trou sur la route ne m’a pas raté et je me suis tordu la cheville de douleur, j’en étais quitte heureusement pour une bonne leçon sans conséquence. Mais depuis ce jour-là je n’ai jamais commis à nouveau cette erreur sur un quelconque sentier.
Par ailleurs, il est important à ce stade de tordre le cou à une idée reçue : non la randonnée pédestre n’est pas le lieu de l’introspection personnelle, de la réflexion sur soi ou de la divagation de l’esprit. Celui-ci est en effet bien trop occupé, en tout cas sur les chemins italiens, à regarder où mettre les pieds, à surveiller l’environnement proche et, très éventuellement, à profiter du paysage, du silence ou des bruits de la nature.
Une fois l’usage de ma cheville récupéré, j’ai pu commencer ma descente vers le lac de Fondi, sous cette merveilleuse lumière de fin d’été.
Cette petite route minuscule aboutit à une cour de ferme qui marque la fin de tout trace de route ou de chemin. Le topo indique alors qu’il faut s’engager sur un minuscule sentier derrière la ferme, en soulevant un poteau de portail en barbelé.
Me voici donc engagé sur ce qui s’avérera être la partie la plus aérienne, la plus engagée…et la plus dangereuse de tout l’itinéraire : un sentier en devers complet côté extérieur, surplombant un ravin au dessus de la mer, avec côté gauche un escarpement de terre n’inspirant guère une grande confiance, le tout encombré de genêts et de racines.
En tenant compte du fait qu’avec 10 kilos sur le dos le centre de gravité du corps n’est pas celui habituel. Inutile de préciser que je me suis félicité d’avoir acheté deux bâtons de marche avant de partir ! Au total, deux heures pour faire 3 km dans un état de concentration extrême, à éviter les pièges un par un, le tout pour déboucher dans la cour d’une petite cimenterie à la grande surprise des ouvriers y travaillant.
Au total une expérience très forte, mais cependant assez loin du tracé initial de la via Appia antica ou alors j’en perds mon latin… Plutôt une invention du topographe pour relier deux points identifiés de manière rapide de la route antique par un tracé direct.
En tout état de cause après quelques centaines de mètres de descente supplémentaires on retrouve bien le tracé de la route antique en rejoignant une petite route qui amène au mausolée de l’empereur Galba, le successeur de Néron, en pleine campagne. Même si selon Tacite, il n’a pas laissé un souvenir inoubliable, c’est toujours émouvant de voir un monument funéraire vieux de 20 siècles, quasi intact.
A peine le mausolée passé, la route repart en trace directe à travers champs, le long de canaux d’irrigation. Premier contact avec l’agriculture traditionnelle du périple, avant de déboucher à Fondi, étape du soir.
Fondi en apparence est plus une ville du Moyen-age tardif, mais le centre historique forme toujours un carré sur le modèle des camps romains et la rue principale, est bien l’ancien decumanus que l’on retrouve dans dans toutes les villes romaines. Et c’est bien sûr le tracé de la via Appia.
Autre particularité, Fondi comporte également un quartier juif, la Giudea, avec deux synagogues. Si celui-ci ne comporte plus aucun habitant juif, ce quartier a été néanmoins très bien rénové. Cette rénovation a mis en valeur le fait que ce quartier est toujours resté ouvert, et n’a jamais été transformé en ghetto, mot sinistre inventé pour séparer les juifs de Venise du reste de la ville ; et bientôt également dans de nombreuses cités d’Italie.
Et à Fondi, une autre particularité : juste à l’extérieur des remparts du château et sur la place principale, sur les ruines d’un ancien théâtre romain, un théâtre moderne de plein air exactement sur le même modèle que son illustre prédécesseur : l’impression dégagée en termes de trait d’union avec le passé comme de convivialité entre habitants, puisque le lieu crée un fort pouvoir d’attraction, est remarquable.
Le lendemain l’étape traverse les monts Aurunces, après une très jolie sortie de Fondi par un chemin de campagne avant de rejoindre une section particulière de la via Appia antica : sur une demi-douzaine de kilomètres ; celle-ci ayant été rénovée par les Bourbons, rois de Naples et de Sicile, au 17eme siècle. Non par goût quelconque pour préserver des ruines du passé mais pour placer leur règne en continuité directe avec celui des empereurs romains.
Le résultat est assez saisissant : en moyenne altitude, la via devient beaucoup plus large, et est protégée par des parapets de chaque côté, alors que l’on s’attend plus à un rétrécissement du fait de l’environnement naturel.
En conséquence, de tout mon trajet c’est le seul endroit où je croiserai du monde : un groupe de randonneurs du troisième âge qui font le (court) trajet à la descente après avoir été déposés au sommet en car, que je rencontrerai en pleine ascension de mon côté : l’occasion d’échanger avec leur guide passionné d’histoire italienne et enviant mon parcours.
Cette rénovation s’arrête au col avant de redescendre vers Itri, pour reprendre un sentier puis une route étroite bordée de quelques maisons dont l’une présente l’originalité d’avoir en portail un arc romain …effet saisissant.