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Sans Doute est heureux d’accueillir Mirna Helou parmi ses contributrices. Une fois par mois, elle partagera sa chronique littéraire, » In the Mood for Books® », clin d’œil au chef-d’œuvre cinématographique de Wong Kar-wai. À l’heure où, selon le dernier baromètre du Centre national du livre réalisé par Ipsos, les Français lisent de moins en moins, il nous a paru essentiel de vous proposer un regard, forcément subjectif, sur le meilleur de la création littéraire contemporaine. Vous donner envie de lire, ou de relire, pour vous évader du quotidien ou mieux comprendre la complexité du monde : telle est notre ambition éditoriale, et ce qui fait la singularité de notre place parmi les acteurs de la presse digitale.
In the mood for… »Sous la surface »
C’est un roman enroulé comme est tissée une corde, à moins qu’il n’évoque le mouvement orbital d’une fusée ou un vortex avalant un enfant. Le point de départ du texte est la noyade du petit Richie Manning, une chaude journée de l’été 1969. Une chaude journée de l’été 1969 durant laquelle une fusée a décollé, avec pour objectif d’envoyer un être humain marcher sur la Lune pour la première fois, sous le commandement de Neil Armstrong.
À partir de ce qui s’accomplit, le drame autant que la mission Apollon 11, dans le désordre chronologique mais avec l’oeil du médecin légiste, dotée de la minutie de qui dissèque, l’autrice propose de plonger dans dix parties, chacune composée de courts chapitres. Se déploie alors le 16 juillet mais plus encore ses nombreuses conséquences par ricochet : sur la famille, les vies voisines et la communauté entière de la bourgade bourgeoise de Mission Hills, au Michigan. Un portrait où la réussite le dispute à la petitesse. Car qui dit drame dit recherche du coupable, même lorsque la dérive est collective. En particulier lorsque la dérive est collective. La force de ce texte tient également à cela : selon le point de vue, le coupable n’est pas la même personne.
D’ailleurs, qui est cette maître-nageuse ? Cette enfant rousse, d’où tient-elle son vélo bleu flambant neuf ? Pourquoi cette institutrice bute-t-elle souvent sur un prénom ? Et le père Manning qui fait soudainement fortune, n’est-ce pas louche ? Pourquoi des photographies sont-elles planquées au grenier ?
Laura Kasischke met en lumière chaque détail et explore les failles, en faisant confiance à qui la lit pour assembler les pièces du puzzle et imaginer celles qui manquent. Cette confiance en l’intelligence de l’autre me plaît -elle devient une rareté, en littérature comme ailleurs.
Or, si le roman est à l’image de la vie alors, comme dans la vie, certaines réponses restent immergées. Il nous faut penser des hypothèses, élaborer des liens, tenter de comprendre qui est excusé, qui est condamné. Il s’agit également, sans doute, de comprendre pourquoi quelqu’un est excusé et un autre condamné.
D’aucuns diront peut-être que ce roman est froid. Pourtant, entrer dans la piscine donne toujours un léger frisson, être éclaboussé fait généralement tressaillir. Pour ma part, il me semble que les émotions scrutées sont d’une grande justesse, j’ai été touchée par cette analyse fine d’un rêve américain, vertige d’apparences, où sous la surface se joue parfois une violence inouïe.
Convaincue de tenir son sujet sans toutefois immédiatement cerner la structure adéquate, l’autrice a pris le temps, long, dix ans, de trouver sa corde. Comme elle a eu raison ! Elle nous livre ainsi une apnée sociologique, un roman enroulé.
Baignade surveillée, de Laura Kasischke. Éditions Gallimard


Chaque jour Sans Doute vous donne accès à de nouvelles manières de voir les choses, accueille la diversité des points de vue, cultive la nuance comme exigence et vous ouvre de nouvelles perspectives quitte, sans doute, à déranger les repères habituels et les idées reçues.
C’est l’esprit Sans Doute.