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Le manifeste perdu qui laissa les Demoiselles d’Avignon entrer dans la légende.
Il est des œuvres destinées à marquer leur époque, mais que le cours de l’Histoire relègue dans l’ombre. Trois femmes, huile sur toile peinte par Pablo Picasso entre le printemps et l’automne 1908, en est l’exemple frappant. Cette toile monumentale, de 200 sur 178 cm, était conçue pour être un manifeste — l’aboutissement des recherches formelles qui mèneraient l’artiste vers le cubisme. Une aventure rare que Pierre Martin-Vivier relate et analyse pour Sans doute.
Picasso, insatisfait des grandes compositions de 1907, avait repris, retravaillé, poussé plus loin ses expérimentations, jusqu’à faire de Trois femmes une synthèse audacieuse entre la leçon cézannienne, l’art ibérique et les masques africains. Pourtant, alors que Les Demoiselles d’Avignon, roulées sous le lit du Bateau-Lavoir et considérées par Picasso lui-même comme une esquisse préparatoire, attendaient leur heure, Trois femmes fut emportée par les tourments du XXe siècle. La Première Guerre mondiale, puis la Révolution russe, dispersèrent les collections de Chtchoukine, son dernier propriétaire, faisant de cette toile une victime collatérale des bouleversements politiques. Ce n’est qu’après la Première Guerre Mondiale, lorsque Jacques Doucet et André Breton découvrirent les Demoiselles sous ce lit mythique, que le hasard de l’Histoire élevait cette dernière au rang d’œuvre fondatrice du cubisme — par défaut, faute de Trois femmes.
L’œuvre naît dans l’effervescence d’un atelier où tout se joue, où tout se défait, où tout se recompose. Picasso, obsédé par la simplification des formes et la monumentalité, y fusionne les influences de Cézanne — alors réinterprétées par Braque à L’Estaque — et sa fascination pour les arts premiers. Les corps des trois figures, stylisés à l’extrême, s’inscrivent dans des rythmes puissants, comme sculptés dans la toile même. « Tout ce qui n’est pas indispensable à la forme est éliminé », écrira plus tard le critique Pierre Daix.

Cette quête d’une « écriture plastique », où la spatialité émerge de la force des signes et de la disposition des couleurs, est au cœur de la démarche de Picasso. Trois femmes en est l’aboutissement — une toile où l’artiste, libéré des « supercheries du métier », cherche une vérité constructive, une organisation de l’espace qui naîtrait de l’expression même des corps et des objets. Apollinaire, son contemporain, parlera de « l’écriture des statuettes nègres » pour décrire cette révolution formelle.
Acquise dès 1909 par Gertrude et Léo Stein, puis cédée à Daniel-Henry Kahnweiler avant d’intégrer la collection Chtchoukine, Trois femmes aurait dû s’imposer comme une pièce maîtresse des débats artistiques des années 1910. Exposée pour la première fois en 1954 à Paris, elle réapparaît alors comme un fantôme, un vestige d’un monde englouti. Les photographies de l’atelier du Bateau-Lavoir, où l’on devine la toile dans un état antérieur, attestent de son importance aux yeux de Picasso. Pourtant, la Révolution russe, en dispersant les trésors de Chtchoukine, efface temporairement sa trace. Pendant des décennies, ce sont Les Demoiselles d’Avignon — cette toile que Picasso avait reléguée sous son lit, comme un travail inachevé — qui, par la force des choses, deviennent l’œuvre emblématique de la période cubiste, l’une des œuvres les plus connus du XXe siècle.
Ce qui frappe aujourd’hui dans Trois femmes, c’est sa capacité à condenser les obsessions de Picasso : la rigueur cézannienne, la puissance des arts premiers, et cette « monumentalité » qu’il recherche alors avec frénésie. Les trois figures, aux volumes anguleux et aux traits presque masqués, semblent émerger d’un même bloc, comme taillées dans une matière à la fois charnelle et minérale. Trois femmes est un chaînon manquant, le trait d’union entre les Demoiselles et les premières expérimentations cubistes. Son absence prolongée des débats artistiques a privé les historiens d’un jalon essentiel pour comprendre la genèse du mouvement. Sans elle, c’est toute une partie de la réflexion de Picasso qui reste dans l’ombre, comme un dialogue interrompu.
Il aura fallu attendre le milieu du XXe siècle pour que Trois femmes réémerge, presque par miracle, des limbes où l’avait plongée l’Histoire. Aujourd’hui, alors que les Demoiselles d’Avignon occupent toutes les analyses, cette toile rappelle que l’art s’écrit aussi avec des ellipses, des disparitions, des œuvres sacrifiées sur l’autel des bouleversements politiques. Picasso avait vu juste : Trois femmes était bien un manifeste. Mais les révolutions, qu’elles soient artistiques ou historiques, n’épargnent pas toujours leurs propres chefs-d’œuvre.
Reste, face à cette toile, une question troublante : et si le cubisme avait pris un autre visage, si Trois femmes avait pu s’imposer, dès 1908, comme l’œuvre phare de la modernité naissante ? L’art, parfois, se joue dans ces hasards tragiques — et c’est une toile roulée sous un lit, plutôt qu’un manifeste monumental, qui finit par changer le cours de l’Histoire.

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