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Un p’tit coin de paradis bien caché… à la vue de tous
Comme chaque année, arrivant porte d’Auteuil, dans le seizième arrondissement, presque sept-cents mille personnes -dont j’ai fait partie – n’ont qu’une idée en tête : arriver le plus vite possible dans la Mecque de leur sport favori : le tournoi de Roland Garros. En longeant l’une des quatre grilles d’un jardin pas comme les autres.
Trop hâte d’aller droit devant pour regarder autour de soi ; ne serait-ce que quelques secondes afin d’attiser une fugace curiosité. Promesse de revenir voir plus tard pour savoir à quoi correspond ce jardin où le silence contraste avec les clameurs que provoque la petite balle jaune. Un combat perdu d’avance, on s’en doute.
Peut-être que ce parc de sept hectares au lourd silence, d’où l’on peut accéder par les quatre points cardinaux, impressionne trop pour y pénétrer.
Pourtant… Quand on entre dans le « Jardin des Serres d’Auteuil », on est très vite hors du temps. Un peu comme lorsqu’on pénètre dans une imposante cathédrale. On chuchote plus qu’on ne parle et l’on se sent subitement petit devant la majesté du jardin à la française, épicentre de ce royaume, ou des grandes serres installées en différents endroits. Là où s’épanouissent nombre de plantes exotiques ; parfois dangereuses si on les touche. Les rares personnes que j’ai croisées parlaient doucement. Respect presque spontané, en hommage à l’élégance et la beauté des lieux.
C’est en 1761 que Louis XV ordonne l’aménagement, rue d’Auteuil, de la création d’un jardin et de serres, dans un emplacement contiguë à son château du Coq. Domaine qui s’étendait alors sur les parcelles du bois de Boulogne, de l’actuel boulevard Murat et de la porte d’Auteuil. Dix-sept ans plus tard, Louis XVI le vend à l’un de ses proches, Joly de Fleury. Nommé par le roi Contrôleur général des Finances en 1781 à la place de Necker; c’est le retour d’une forme d’obscurantisme. Rétablissant notamment le principe des offices, supprimés par Necker, Turgot et l’abbé Terray en octobre 1781. Sans doute pour plaire à la coterie des flatteurs qui papillonnaient autour de la trop jeune et trop naïve reine. Il s’agissait de préserver aussi ses propres intérêts puisque c’est à nouveau le peuple qui, seul, devait supporter les fastes coûteux de la noblesse. Habile manœuvrier, il réussit en plus à éviter le pire, lors de la Révolution et du chaos qui en a suivi.
En 1855, l’ingénieur Adolphe Alphand crée le « Jardin fleuriste de la ville de Paris » qui, désormais, compte une trentaine de serres et produit chaque année trois millions de plans. Embryon du « Jardin des Serres d’Auteuil » tel que nous le connaissons aujourd’hui et qui apparaît à la toute fin du dix-neuvième siècle.
Agencé autour d’un imposant jardin à la française, la plus grande serre, qui fait face à la grille d’honneur, est une prouesse architecturale en ce début du vingtième siècle. Prouesse technique également que ce bâtiment qui n’en finit pas puisque sa nef est divisée en trois espaces climatiques différents : un jardin tropical, chaud et humide, une palmeraie, plus sèche et enfin une orangerie, encore un peu moins chaude. La grande serre devient alors un véritable vaisseau amiral, entourés de quatre autres bâtiments, plus petits, abritant les plantes venues du monde entier. Ensemble que l’on nomme les « serres historiques ». D’autres serres occupent les abords de ce royaume vert : jardins anglais, méditerranéen ou japonais…
De ces quatre entrées possibles, la chance a voulu que je passe par une sorte de square qui donne accès, ensuite, à l’ensemble du jardin, et des Serres proprement dites. Square baptisé « Entrée des Poètes » (je ne pouvais rêver mieux !). Créé par la ville de Paris à l’initiative de Pascal Bonetti, alors président d’honneur de la Société des poètes français, il est inauguré le 15 mai 1954. Ainsi, avant d’accéder aux serres j’ai pu saluer Frédéric Mistral, Victor Hugo, Pouchkine, Aragon, Agrippa d’Aubigné et bien d’autres.
Les serres d’Auteuil ne proposent pas seulement de nous conter fleurette. De celles qui alimentent nos squares plusieurs fois par saison et il faut en remercier chaleureusement les jardiniers de la ville de Paris. Il y a toujours un moment magique quand on découvre ce qu’ils ont préparé. Comme le moment où le rideau du théâtre s’ouvre. Et les commentaires -pour ou contre- qui s’en suivent.
Et puis il y a les arbres. Arbres majestueux qui m’entourent au fil de mes pas. À voir leurs cimes imposantes, le tournis me prend. J’ai l’impression que le plus grand d’entre eux me toise, comme s’il me jaugeait afin de savoir si j’était digne d’entrer chez lui. Car même si l’endroit est ouvert à tous, il inspire le respect par sa douceur et le calme qui y règne. Même le plus turbulent des gamins ou le plus vulgaire des adultes n’oserait prendre quelque chose, ne serait-ce qu’un brin d’herbe.
Quant aux serres tropicales : Amérique Latine, Asie du sud-est ou Afrique équatoriale, à peine entré dans l’une d’entre-elles, la foison de toutes ses plantes, parfois enchevêtrées les unes aux autres, semble vous regarder, elles aussi. Tout cela à quelque chose de presque inquiétant. J’avance dans les allées en me demandant si je retrouverais un jour une sortie. Ma vocation d’Indiana Jones n’est pas franchement au top ; mais tout va bien. J’ai pu passer à l’autre serre.
J’ai même le temps de regarder les poissons qui partage l’eau qui sert pour les plantes. Des poissons rouges qui ont échappé à la cruauté de tous ceux qui les enferment dans un bocal bien trop petit pour eux, devenant des nains forcés et mourant bien avant leurs frères qui, eux, ont pu se développer. Dans une autre serre, ce sont des oiseaux, quelques petits perroquets de toutes les couleurs dans une volière que j’aurais pu espérer plus grande mais qui ne semble pas les empêcher de siffler avec force. Mes oreilles s’en souviennent, peut-être l’intrus que j’étais était la cause de ce vacarme. Vous l’aurez compris, le Jardin des Serres d’Auteuil n’est pas un lieu comme les autres. C’est avant tout un voyage en ailleurs. Une sorte de porte magique pour celui à qui prend l’envie de se rêver en promeneur solitaire.
Rien d’étonnant, dès lors, si j’en ressors bien plus riche que je ne l’étais en entrant.