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Le 9 mars 1765, Jean CALAS- marchand toulousain condamné à mort et exécuté trois ans plus tôt après avoir été reconnu coupable de l’assassinat de son fils Marc-Antoine- était définitivement réhabilité par un arrêt de la chambre des requêtes de l’hôtel, cour souveraine composée de maîtres des requêtes et notamment chargée des causes extraordinaires.

Cette décision, qui mettait un point final (tout du moins sur le plan judiciaire) à ce qu’il convient d’appeler l’affaire CALAS, fut saluée dans Paris, comme l’écrivit Voltaire dans son célèbre « Traité sur la tolérance », par une explosion de « joie universelle : on s’attroupait dans les places publiques, dans les promenades ; on accourait pour voir cette famille si malheureuse et si bien justifiée ; on battait des mains en voyant passer les juges, on les comblait de bénédiction ».
Deux cent soixante ans plus tard, il faut, afin de les comprendre, revenir sur les raisons pour lesquelles ce dossier passionna l’opinion et divisa le pays.
Le contexte
Toulouse, 1761 : la ville est dominée, depuis plusieurs dizaines d’années, par un très profond mouvement anti-huguenot. En révoquant en 1685 l’édit de Nantes signé en 1598 par Henri IV, Louis XIV a mis fin à la politique de tolérance vis-à-vis des protestants, ouvrant ainsi la porte au retour d’un climat hostile, vis-à-vis des partisans de la religion réformée.
Cette méfiance est, pour des raisons historiques, spécialement perceptible à Toulouse : 4.000 protestants, accusés d’être sur le point de prendre la ville et d’en confier les clés au prince de Condé, y avaient été massacrés le 17 mai 1562, jour de la Pentecôte.
Jean Calas habite justement Toulouse depuis plusieurs années où il vend des étoffes, rue des Filatiers : né catholique (il est venu au monde trois jours seulement après la révocation de l’édit de Nantes), il pratiquerait pourtant en secret la religion réformée, tout comme sa femme, Anne-Rose Cabibel, avec laquelle il a eu quatre garçons et deux filles. Marc-Antoine, l’aîné, a fait des études de droit mais est aussi grand amateur de jeux (notamment le billard) et d’armes.
Un mois avant les faits qui vont donner naissance à l’affaire, des rumeurs relatives à une tentative de sédition des protestants ont éclaté et entraîné des violences. Le climat est d’autant plus délétère que la Guerre de Sept Ans, opposant la France à deux puissances protestantes (l’Angleterre et la Prusse) fait rage.
Le 13 octobre 1761, les époux Calas dînent tranquillement avec deux de leurs fils, Marc-Antoine et Pierre ainsi qu’un ami de ce dernier, Gaubert Lavaysse, qui regagnait Bordeaux et s’était arrêté une nuit à Toulouse.
Marc-Antoine prend congé avant la fin du dîner. Mais alors, que tout le monde le pense parti dans une salle de jeux où il a ses habitudes. Il est retrouvé mort après le dîner, par Pierre Calas et Lavaysse. La confusion est totale et chacun y va de son interprétation des événements : pour certains, Marc-Antoine se serait suicidé alors que pour d’autres, les soupçons doivent se porter sur le malheureux Jean Calas, qui aurait entretenu des rapports très difficiles avec son fils et aurait, surtout, été désireux d’empêcher la conversion, apparemment prochaine, de ce dernier au catholicisme.
L’instruction, le procès, l’exécution
À Toulouse, les enquêtes criminelles sont confiées, sur la base d’une ancienne spécificité locale, à une autorité, dénommée le capitoul (dont le rôle peut être comparé à celui du Maire), nommée par le Roi.
Pour François-David de Beaudrigue, capitoul de Toulouse, les choses sont simples : Jean Calas a tué son fils pour l’empêcher d’abjurer la religion réformée (qui n’était pourtant officiellement pas la sienne).
Tous les personnages présents sur la scène du crime : les parents Calas, leur fils Pierre, Lavaysse et la servante Jeanne Viguier) sont arrêtés et écroués à la prison de l’hôtel de ville.
Jean Calas se trouve pris au piège de ses premières déclarations après la découverte du corps, lors desquelles il avait déclaré que son fils gisait sur le sol.
Il s’avère, en réalité, très vite que le malheureux père cherchait simplement, par cette affirmation, à éviter la reconnaissance d’un suicide, dont l’auteur voyait son corps jeté à la décharge publique.
L’instruction se déroule au mépris des règles élémentaires de procédure : en effet, les autorités judiciaires demandent au tribunal ecclésiastique de publier un monitoire, à savoir un texte sommant les fidèles de révéler, sous peine d’excommunication, ce qu’ils connaissent d’un crime.
Déterminé à obtenir des preuves irréfutables de la culpabilité des Calas, le capitoul les soumet à une liste de 42 questions, destinées à prouver l’invraisemblance de la thèse du suicide. Enfin, le 27 octobre, il requiert qu’il soit procédé par voie extraordinaire contre les accusés, celle-ci permettant de recourir à la torture pour obtenir des aveux.
Les événements s’accélèrent : le 8 novembre, l’inhumation du défunt dans l’église St-Jacques est autorisée. Elle est censée confirmer, son appartenance à la religion catholique et, par suite, la culpabilité des accusés, qui auraient été désireux de l’en détourner. 10 jours plus tard, le recours à la question extraordinaire est autorisé contre les trois Calas, les deux autres accusés devant assister à la torture sans toutefois la subir.
Les passions se déchaînent et seules quelques voix osent s’élever contre la thèse de la culpabilité des Calas. Parmi elles, l’avocat Théodore Sudre fait remarquer qu’il est impossible que « des gens soient assez stupides pour tuer dans la rue la plus peuplée de Toulouse, à l’orée de la nuit, alors que des promeneurs s’y trouvent, que des boutiques sont encore ouvertes et que, de surcroît, les cris ne peuvent qu’attirer le public ».
Pourtant, le 9 mars 1762, Jean Calas est reconnu coupable d’homicide sur la personne de son fils, condamné à subir à nouveau la question, avant d’avoir mains, jambes et cuisses brûlées par le bourreau, face tournée vers le ciel (en symbole de repentance), et de voir enfin, après deux heures de supplice, son corps jeté dans les flammes. Il était sursis à la décision concernant les autres accusés dans l’attente des résultats de la question à laquelle le malheureux Calas était soumis.
Le 10 mars, le supplice infligé à ce dernier est épouvantable mais aucune des tortures subies ne l’empêche de clamer son innocence et de déclarer superbement au père Bourgues, juste avant de mourir : « Quoi donc mon Père, vous aussi vous croyez qu’on peut tuer son fils ? Il n’y a pas de crimes et il ne peut y avoir de complices. J’ai dit la vérité, je meurs innocent ».
Le 18 mars, Pierre Calas est condamné au bannissement à perpétuité alors que les trois autres accusés (Mme Calas, Lavaysse et la servante) sont mis hors de cause. Cette clémence (relative) n’est cependant pas du goût des autorités et, deux mois plus tard, Mme Calas et ses filles sont arrêtées pour être conduites au couvent. Tout le monde croit l’affaire terminée mais elle ne fait, en réalité, que recommencer.
L’entrée en scène de Voltaire et la réhabilitation de Calas
François-Marie Arouet -plus connu sous le nom de Voltaire, a déjà écrit ses chefs d’œuvre : Zadig et Candide– entre en scène.
Informé de l’affaire par un marchand toulousain, Dominique Audibert, il est immédiatement persuadé à la fois de l’innocence de Calas et de la bonne foi des magistrats.
Le célèbre écrivain, alors âgé de 67 ans, étudie les pièces du dossier et se montre obsédé par cette affaire : il écrit ainsi dès le 25 mars au cardinal de Bernis, ancien ministre des Affaires Étrangères, pour lui indiquer que l’affaire « le poursuit dans (s)es plaisirs et les corrompt ».
Il saisit ensuite le Duc de Richelieu, gouverneur de Guyenne, ainsi que le chancelier Lamoignon, et se rapproche de Mme Calas, afin de participer avec lui aux démarches visant à la réhabilitation de son époux.
Dès le mois d’août, il publie une Histoire d’Élisabeth Canning[1] et de Calas, libelle de 20 pages, suivi un an plus tard, de la sortie de son célèbre Traité de la tolérance.
Le 4 juin 1764, après plusieurs mois de mobilisation populaire, l’arrêt de condamnation était cassé par la Cour d’Appel de Toulouse et il fallait rejuger l’affaire.
Comme à chaque fois qu’elle se sent désavouée, l’institution judiciaire fit obstacle à un nouveau procès : elle refusa de communiquer spontanément les minutes du premier procès, ce qui contraignait Mme Calas à acquitter de considérables frais de copie, que Voltaire prit en partie à sa charge.
Enfin, le 9 mars 1765, soit trois ans jour pour jour après la décision de condamnation, la chambre des requêtes rendait sa décision et déchargeait l’ensemble des accusés (qui avaient dû se constituer à nouveau prisonniers quelques jours auparavant) des accusations portées contre eux.
L’exécution de cette décision, qui valait également à titre posthume pour le malheureux Jean Calas fut, là encore, rendue très difficile par les juges toulousains qui refusèrent de rayer des registres des décisions de justice le nom des ex-accusés. Il fallut ainsi l’intervention personnelle de Louis XV pour dédommager les membres de la famille Calas.
Les suites et les leçons de l’affaire
Ainsi, François-David de Beaudrigue dut faire acte de repentance et fut destitué. Selon certaines sources, il aurait, hanté par le remords, mis fin peu après à ses jours.
Mme Calas vécut jusqu’en 1792 et mourut ainsi un an après le transfert au Panthéon des cendres de Voltaire et deux ans après la disparition, à Genève, terre protestante, de son fils Pierre.
Trois leçons principales (probablement transposables à beaucoup d’autres dossiers relatifs à des erreurs judiciaires, par exemple celui de l’affaire Dreyfus) peuvent être tirées de cette affaire :
- Le préjugé : (à l’encontre d’un protestant dans le cas de Calas ou d’un juif dans celui de Dreyfus) est très souvent à l’origine de l’erreur judiciaire. Conscient de ce danger, Voltaire achevait ainsi son Traité de la tolérance : « ces cas sont rares, mais ils arrivent, et ils sont l’effet de cette sombre superstition qui porte les âmes faibles à imputer des crimes à quiconque ne pense pas comme elles » ;
- La mobilisation d’un intellectuel (Voltaire dans un cas, Zola dans l’autre) peut constituer un électrochoc et créer un mouvement permettant de revenir sur une décision injuste ;
- L’opinion publique – dont, selon certains, la naissance date justement de l’affaire Calas – joue un rôle fondamental dans le processus pouvant mener à la réhabilitation d’un coupable.
Ainsi, le célèbre dessin de Carmontelle, gravé, en 1765, par Delafosse, eut à l’évidence, peut-être à l’image du « J’accuse » de Zola, un impact considérable sur l’affaire. Intitulé « La malheureuse famille Calas», il représentait Mme Calas, trois de ses enfants, leur servante Jeanne Viguiere et Gautier Lavaysse, accablés au moment du procès.
Le produit de la vente de ce tableau devait être utilisé pour venir en aide à la famille Calas, qui luttait alors pour obtenir sa réhabilitation. Avant d’être interdite par le pouvoir, cette gravure rencontra un succès prodigieux. Si Voltaire en fit logiquement l’acquisition de douze exemplaires, elle fut également achetée par les Rois de Prusse, de Pologne et du Danemark alors que Catherine II aurait envoyé cinq mille livres afin d’en recevoir plusieurs tirages.
Pour terminer, deux anecdotes, dont la première est particulièrement tragique, révèlent bien l’importance prise au-delà des années par cette affaire dans l’imagerie populaire.
Le 25 février 1794, Tristan-David de Beaudrigue, conseiller au parlement de Toulouse, était guillotiné, probablement au seul motif qu’il était le petit-fils du capitoul ayant statué sur l’affaire Calas. S’étant débattu avant de monter sur le billot, il fut mal positionné sur la machine et il fallut s’y reprendre à plusieurs fois avant de lui couper totalement la tête et de la présenter, pantelante, au peuple.
La seconde est très symbolique de la trace laissée par cet épisode : en 1778, Voltaire, très malade et âgé de 83 ans, décide de revenir à Paris où il n’a pas séjourné depuis près de trente ans.
A peine la nouvelle de son arrivée s’est-elle ébruitée que la foule se masse le long de l’immeuble, situé sur l’actuel quai Voltaire, où il réside, et lance des cris, parmi lesquels le suivant : » Vive Voltaire, vive le sauveur des Calas ».
Pour le vieux philosophe, il s’agit d’une ultime consécration.
Épuisé par les fatigues liées à son déplacement, il tombe malade et meurt le 10 mai 1778.
L’inscription suivante est apposée sur son cercueil :
« Il vengea CALAS, La BARRE, SIRVEN et MONTBAILLI[2]. Poète, philosophe et historien, il a fait prendre un grand essor à l’esprit humain et nous a préparés à devenir libre« .
[1] Elizabeth Canning était une servante anglaise qui prétendait avoir été séquestrée et finit par être condamnée à la déportation pénale pour parjure en 1754, au terme d’une affaire qui avait passionné l’Angleterre2 Ces noms sont ceux des protagonistes de trois autres dossiers, condamnés à tort selon Voltaire, qui se battit, là-encore, pour faire reconnaître leur innocence.