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Toute l’équipe de Sans doute espère que vous avez passé un agréable été. Pour le premier article de la saison qui s’annonce, nous accueillons un nouveau contributeur, Raveh Kettouche. Sociologue, politologue et romancier, il est un opposant notoire au pouvoir en place à Alger. Pour ce premier article, il revient, en partant de son itinéraire personnel, sur l’histoire intime d’un pays merveilleux, d’un peuple cultivé, et pourtant si étouffé : la Kabylie.
Il est des héritages qui ne se transmettent ni par testament ni par privilège. Ils passent d’une génération à l’autre dans les paroles, les silences, et les sacrifices. Le mien tient en une phrase que mon père répétait avec la gravité de ceux qui savent qu’un homme peut tout perdre, sauf sa dignité : « En homme libre, je ne peux me résoudre à voir la liberté décapitée par l’insolence d’un système auquel je ne reconnais ni foi ni loi. Ces paroles faisaient écho à une devise venue du fond des âges : « plutôt rompre que plier ». Dans sa langue : « anarez wala aneknu »
Souvent réduite à une bravade, je n’ai compris que tardivement ce qu’elle signifiait. On y voit volontiers une devise de résistance. Elle est d’abord une exigence intérieure. Elle rappelle qu’un homme ne demeure libre qu’à la condition de rester fidèle à lui-même. La liberté n’est pas seulement un droit. Elle est une discipline de l’esprit.
Longtemps, j’ai cru que ces mots suffiraient à me guider, mais les chemins ne se choisissent pas toujours ; certains s’imposent à nous. L’existence a fait voler en éclats le chemin que j’avais imaginé, pour m’inviter à découvrir celui qui m’attendait en silence. Les mots qui l’ont accompagnée furent la misère, la guerre, la prison, l’exil, les traditions devenues contraintes et les sacrifices imposés par l’Histoire.
Mais ces épreuves n’ont pas constitué la perte la plus profonde ; la violence insidieuse, c’est la dépossession, « ce processus par lequel un individu cesse progressivement d’être l’auteur de son existence ». Elle touche d’abord la mémoire, puis l’attention, ensuite le jugement et enfin le désir.
La dépossession ne désigne pas simplement la domination, elle ne décrit pas davantage une simple manipulation des consciences. Elle nomme un processus plus profond : la perte progressive des conditions qui rendent possible la possession de soi.

Être de mémoire et d’histoire, je me suis découvert enfermé dans un système qui prétend définir les hommes à leur place. Un système qui ne détruit pas frontalement la mémoire. Il la réorganise. Il sélectionne ce qui doit être retenu et ce qui doit être oublié. Il substitue un récit à une histoire, une doctrine à une expérience, une idéologie à une civilisation.
C’est ainsi que naît l’illusion. Et l’illusion n’est pas le mensonge. Le mensonge peut être démasqué. L’illusion est plus redoutable : elle façonne les catégories mêmes à travers lesquelles nous percevons le réel. Lorsqu’elle s’installe, l’erreur cesse d’apparaître comme une erreur ; elle devient une évidence.
Ainsi se perpétue une mécanique implacable où chaque génération semble rejouer la même tragédie. Rien n’est venu enrayer cette illusion qui ne cherche pas seulement à gouverner les hommes, mais à façonner leur manière de penser, de sentir et de se souvenir. Les mots perdent leur sens, les consciences perdent leurs repères, la mémoire se fragmente, l’identité vacille.
Lorsqu’une société ne distingue plus les faits de leur mise en scène, elle finit par accepter comme naturel ce qui aurait dû lui paraître insupportable. Elle épuise le sens même de la vérité. Alors l’homme renonce sans même s’en apercevoir. Il cesse de croire en la vérité, puis renonce à la défendre. Il renonce à comprendre, à juger. Il renonce enfin à sa liberté. Il cesse d’être sujet pour devenir objet, livré à la volonté de celui qui impose sa vision du monde.
Cette résignation peut prendre le masque du cynisme consistant à prétendre que tout se vaut, que toute vérité est suspecte, et que la liberté n’est plus qu’une illusion. Ce renoncement est une capitulation. La plus redoutable des servitudes n’est pas celle qui enchaîne les corps, mais celle qui persuade les esprits qu’ils sont libres alors qu’ils pensent avec les catégories de leur propre domination.
Année après année, je me suis découvert otage d’un univers d’illusions devenu à la fois faille et instrument de domination. Une illusion dont je suis devenu l’enfant, reçue en héritage sans l’avoir choisi, s’est imposée sous les traits du progrès, de la conformité, de la modernité et de l’idéologie, jusqu’à rendre suspects la transmission, l’enracinement et la vérité.
Une dérive où l’inconscience et l’amertume avancent de concert, sous le regard indifférent du temps. J’ai vu des hommes abandonner leur liberté non sous la contrainte, mais par lassitude à force de s’habituer à l’effacement de leur mémoire
Je refuse de plier là où tant d’autres consentent à céder. Par fidélité à la parole de mon père, je refuse d’abdiquer. Car la mémoire n’est pas le culte du passé ; elle est la conscience d’une continuité historique. Elle relie les générations, fonde la liberté et demeure le premier rempart contre l’effacement de l’homme.

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